Depuis le début des protestations de la jeunesse malagasy, initiées par la « Gen-Z », les images de jeunes manifestants pourchassés, battus, arrêtés ou gisant à terre font le tour des réseaux. Les vidéos sont authentiques, les cris sont réels, et la presse, longtemps muselée, semble, cette fois, autorisée à filmer l’horreur en direct. Alors une question s’impose : un président “normal” laisserait-il la presse documenter de telles scènes, au risque de ternir lui-même son image ? Ou bien assiste-t-on à une manœuvre interne, soigneusement orchestrée, destinée à l’acculer et préparer sa chute ? Dans les régimes fragiles, rien n’est laissé au hasard. Chaque image, chaque silence, chaque autorisation ou interdiction est une arme. Or, si la répression à Madagascar prend soudain une tournure publique, visible et assumée, il faut s’interroger : qui en tire réellement profit ? Laisser les journalistes filmer les violences, c’est envoyer au monde le visage d’un pouvoir sanguinaire. Un chef d’État « lucide », même autoritaire, sait que cela mine sa légitimité internationale, surtout à l’heure des caméras omniprésentes. Dès lors, soit le président a perdu tout contrôle sur son appareil de sécurité, soit certaines factions au sein même du pouvoir ont décidé de lui tendre un piège politique : le transformer en bouc émissaire d’un système théâtral dont il tient le premier rôle et qu’il n’aurait plus la maîtrise.
Plusieurs observateurs évoquent en coulisse un “coup d’État interne”, silencieux, mais implacable. Des proches du palais, lassés, compromis ou stratèges, laisseraient le chaos s’installer pour mieux le destituer par l’opinion et la peur. Le scénario est connu : on laisse le chef s’enliser dans les bavures, on documente ses “crimes d’image”, et lorsque la rue et la communauté internationale s’indignent, on le lâche pour mieux sauver l’appareil. Dans cette hypothèse, la jeunesse, la « Gen-Z » malgache, devient le combustible de cette guerre de clans, sacrifiée sur l’autel d’une bataille pour le contrôle du régime. Le sang des manifestants sert alors à peindre le portrait d’un tyran, que d’autres, plus discrets mais tout aussi cyniques, pousseront ensuite vers la sortie. Le peuple, une fois encore, n’est pas acteur, mais otage. Les jeunes manifestent pour la justice et la vérité ; les forces répriment au nom de l’ordre ; la presse filme parce qu’on la laisse faire, ou parce qu’on lui souffle de le faire. Et pendant ce temps, dans les coulisses du pouvoir, on calcule, on négocie, on prépare la suite. Certains rêvent déjà d’incarner “le renouveau” après avoir préparé la chute de celui qu’ils acclamaient hier. Le jeu est dangereux. Les morts restent au sol, les bourreaux s’effacent, et le pays s’enfonce dans une crise morale dont il ne sortira pas indemne. La nouvelle génération, celle des jeunes connectés, idéalistes, patriotes, porte aujourd’hui le fardeau d’un conflit entre élites vieillissantes. Elle subit la répression sans comprendre que, derrière les matraques, se cachent peut-être des rivalités de palais, des ambitions secrètes et des règlements de comptes politiques.
Alors, que faut-il croire ? Un président dépassé par sa folie d’État, ou un plan interne savamment ficelé ? Un chef sans remords, ou un pantin que son entourage sacrifie ? Les psychiatres décrivent les comportements du palais depuis longtemps : certains individus développent une personnalité antisociale, ou, dans le langage courant, une psychopathie. Le profil est typique dont l’absence d’empathie, le mépris de la vie d’autrui, la froideur émotionnelle et la justification permanente de la violence. Ces individus sont souvent charmants en apparence, manipulateurs et calculateurs en coulisse. Lorsqu’ils accèdent au pouvoir, le danger devient collectif. Leur seule morale est celle de la domination. Chez d’autres, c’est le trouble narcissique qui domine. Le chef s’érige en sauveur national, incapable de se remettre en question, persuadé que toute critique est un affront personnel. Il exige l’adoration, refuse la contradiction, et transforme le peuple en miroir de son propre ego. Dans cette logique, la répression devient une mise en scène : on écrase pour prouver sa puissance, on humilie pour maintenir la peur, on détruit pour rappeler qui commande. Le sang versé n’est plus un drame humain, mais un accessoire politique. Mais la responsabilité ne s’arrête pas au sommet. Les exécutants, forces de l’ordre, conseillers, bras armés, participent à ce que les psychologues appellent une “sociopathie de groupe”. Sous couvert d’obéissance, ils étouffent leur conscience. “Je ne fais qu’exécuter les ordres”, disent-ils, oubliant que la soumission n’efface jamais la culpabilité. Enfin, certains dirigeants sombrent dans la paranoïa politique. Tout opposant devient un ennemi, toute manifestation un complot. La peur les dévore, et dans cette peur, ils frappent pour survivre. La répression n’est plus une stratégie : c’est un réflexe maladif, une fuite en avant dans la violence. Ce cocktail de psychopathie, narcissisme, paranoïa et soumission collective crée le terreau idéal des dictatures. L’État devient le miroir d’une psyché malade : sans remords, sans compassion, sans humanité. Et tant que ces troubles ne sont pas reconnus, ni combattus par une éducation civique, morale et institutionnelle, Madagascar restera prisonnière de ses bourreaux, qu’ils portent des uniformes, des cravates ou des slogans patriotiques.
Dans tous les cas, la tragédie malagasy continue d’écrire son histoire en rouge, sous le regard d’une presse à la fois témoin, outil et victime. Et si ce n’est pas la vérité qu’on cherche à montrer, mais le pouvoir qu’on cherche à renverser, alors le véritable crime n’est pas seulement la répression, c’est la manipulation d’une nation entière.
“Ce n’est pas le peuple qui est fou, c’est le pouvoir qui devient pathologique”, et dans une République malade, la première thérapie s’appelle Justice.





