Soixante-cinq ans après le lever du drapeau tricolore malgache sur la place du 26 juin 1960, notre République reste, dans les faits, un « protectorat » sous influence de la métropole. L’indépendance fut proclamée, certes, mais jamais consommée. Car dans les coulisses de l’État, derrière les uniformes, les ministères, les institutions et les banques, plane toujours une odeur nauséabonde de “made in France”.
Dès les premiers gouvernements post-coloniaux, la France a savamment verrouillé les rouages de l’État. Les conventions de coopération signées après 1960 ont permis le maintien d’un corps de “conseillers techniques”, véritables préfets invisibles, placés au cœur des ministères stratégiques : finances, éducation, armée, justice, télécommunications. Les premiers hauts fonctionnaires malgaches ont été formés à l’école du colon : même vocabulaire bureaucratique, même hiérarchie verticale, même culte du parapheur et du cachet rond. Résultat ? Une administration figée, paternaliste, dépendante des expertises et des agréments venus de Paris. Même les textes législatifs sentent encore l’encre de la République française : le Code civil, le Code pénal et la procédure administrative malgaches demeurent des photocopies à peine tropicalisées du modèle hexagonal. Notre administration est encore sous perfusion gauloise.
L’économie malgache est un otage des intérêts français. Derrière le vernis diplomatique, la France n’a jamais lâché ses intérêts économiques. L’ancienne puissance coloniale a gardé la main sur les secteurs les plus lucratifs. Yas et Orange dominent le secteur de la Télécommunication depuis la libéralisation du secteur. Dans le secteur de la finance, les banques comme la BNI et l’ancienne Société Générale devenue Bred tiennent le marché du crédit et du commerce. Jovenna et Total Energies règnent en maître sur la distribution du carburant et en agro-industrie, les sociétés sucrières, les filières vanille et cacao sont infiltrées par des opérateurs français. L’exploitation du titane à Fort-Dauphin (QMM/Rio Tinto, partenariat franco-britannique) illustre cette domination “moderne”. Le schéma est toujours le même : contrats léonins, exonérations fiscales, rapatriement des profits. Le peuple malgache récolte les miettes pendant que les capitaux s’envolent vers Paris.
Au-delà de l’économie, l’influence française s’est enracinée dans les esprits. Les pratiques culturelles et cultuelles sont alors un héritage encombrant. Les élites malgaches continuent de rêver en français, de penser “comme à Paris”, de raisonner entre les « colonnes ». Le prestige de la langue de Molière est tel qu’il relègue le malagasy au rang de dialecte domestique, alors qu’il devrait être la langue de l’État, de l’économie, de la science et de la diplomatie. Les écoles “franco-malgaches”, les alliances françaises et les bourses de coopération ont formé plusieurs générations d’administrateurs dociles, nourris à la “culture de l’assistanat”. Même la religion n’a pas échappé à cette emprise : l’Église catholique, via ses institutions éducatives et caritatives, reste un vecteur d’influence morale et politique, souvent alignée sur les positions de la France dans les moments de crise. Les effets pervers d’une dépendance chronique sont perçues. Cette influence multiforme a généré plusieurs maux. Notre perte de souveraineté est réelle : aucune grande décision économique ou diplomatique ne se prend sans le regard de l’ambassade de France. Les générations d’ « élite » sont constamment colonisées mentalement. Elles sont formées à Paris, intègrent les cercles « vertueux », reproduisent les schémas de domination et méprise les réalités rurales. Tandis que notre économie est extravertie, nous exportons nos matières premières brutes et importe tout, jusqu’aux idées de réforme. La France, par un subtil jeu de réseaux (ONG, entreprises, institutions financières, francophonie), maintient la Grande Île dans une forme de dépendance “élégante”, une colonisation sous anesthésie, baptisée “coopération”.
Et maintenant ? Quels sont les remèdes pour une indépendance véritable ? Sortir de cette emprise ne se fera ni en un jour ni par des slogans. Il faut une refondation profonde autour de cinq piliers. Le premier est la réforme de l’administration. Nous devons revoir entièrement le système de gouvernance pour le rendre endogène, efficace et numérique, former une nouvelle génération de cadres patriotes, n’ayant pas été dans les cercles d’influence. Le deuxième pilier est la reprise du contrôle économique. Dans cette optique, nous devons (re)créer des banques publiques puissantes, soutenir les entrepreneurs locaux, relocaliser les chaînes de valeur et renégocier les contrats miniers. L’économie doit redevenir une arme de souveraineté, pas une porte d’entrée pour les multinationales. Le troisième pilier est la décolonisation de la culture par la promotion de notre histoire nationale, la pensée africaine et austronésienne dans les écoles. La fierté culturelle est la base de toute indépendance durable. Le quatrième pilier est la diversification des partenariats. Nous devons rompre le tête-à-tête exclusif avec la France et ouvrir de nouvelles coopérations avec l’Asie, l’Afrique, le monde arabe et les pays émergents. Madagascar n’est pas condamné à être la “filleule” éternelle de Paris. Et enfin, il nous faut éduquer à la citoyenneté nos compatriotes. L’indépendance politique ne vaut rien sans indépendance morale. Former les citoyens à la responsabilité, à la discipline et à l’autosuffisance est la clé de la renaissance nationale. Nous avons la lourde responsabilité de reconquérir notre indépendance.
Madagascar n’est pas un pays pauvre, mais un pays appauvri par un système d’influence et de dépendance qui n’a jamais cessé depuis 1960. La vraie décolonisation ne viendra ni d’un décret, ni d’un drapeau, mais d’un réveil collectif. Un peuple qui se réapproprie sa langue, ses terres, ses institutions et sa dignité. Notre quête de la Refondation ne doit plus être sous les consignes et directives de la France et ses institutions diplomatiques, anciennes puissances coloniales. Alors, seulement, la Grande Île pourra dire : “Nous ne sommes plus l’arrière-cour de la France, mais une nation debout, libre et souveraine.”






