Pendant plus de deux décennies, Madagascar a goûté à l’un des rares accords qui l’avaient propulsée sur la carte du commerce mondial : l’African Growth and Opportunity Act ou « AGOA ». Cette loi américaine, votée en 2000, ouvrait sans droits de douane le marché des États-Unis à des milliers de produits africains. Pour la Grande Île, ce fut une aubaine : des centaines d’usines textiles, des zones franches en effervescence, des milliers d’emplois pour les femmes. Un souffle industriel inédit. Mais la dépendance s’est vite révélée dangereuse. À la moindre crise politique, le privilège s’envole. Entre 2010 et 2014, la suspension d’éligibilité a provoqué une hécatombe : fermetures d’usines, chômage massif, perte de devises. Depuis l’annonce de la énième suspension faite par l’administration Trump, la question taraude les milieux économiques : Madagascar peut-il survivre sans l’AGOA ?
Si l’accord a permis de bâtir un socle industriel, il a aussi enfermé le pays dans une dépendance monocorde. Près de 90 % des exportations vers les États-Unis proviennent du textile. L’économie s’est urbanisée sans s’enraciner. Les tissus, souvent importés, repartent cousus vers l’Amérique. Dans les campagnes, la pauvreté reste intacte ; le paysan ne récolte pas les fruits de la croissance des zones franches. Ce fût notre « mirage textile ». La leçon est claire : une économie qui dépend d’un seul fil finit toujours par se déchirer.
Pour se libérer du carcan AGOA, Madagascar doit réarmer son Code des investissements, vieillot et dépassé par la mondialisation. Les exonérations à tout-va doivent laisser place à des avantages conditionnés : plus d’emplois locaux, plus de transformation nationale, plus de partenariats avec les PME malgaches. Les investisseurs ne doivent plus venir seulement chercher un coût de main-d’œuvre bas, mais une valeur ajoutée partagée. Cela exige un État fort, une administration stable, et une véritable volonté politique : celle de créer une industrie ancrée, non transplantée.
L’avenir passe alors par la diversification : agro-transformation, énergies renouvelables, industries vertes, artisanat exportable. Soit nous nous diversifions soit nous périssons. Les atouts existent : vanille, épices, cacao, minerais rares, mais aussi talents créatifs et jeunesse bouillonnante. À condition d’investir dans l’énergie, la formation et la logistique, Madagascar peut devenir compétitif par la qualité, non par les rabais. Un pays qui mise tout sur une seule loi étrangère demeure vulnérable ; un pays qui bâtit ses propres leviers devient maître de son destin.
C’est notre moment de vérité si nous recherchons vraiment la Refondation. L’AGOA a offert un tremplin. Mais un tremplin n’est pas un plan de vol. Washington ferme le robinet, que restera-t-il ? Des hangars vides ou des industries autonomes ? Des ouvrières au chômage ou des entrepreneuses en pleine reconversion ? Tout dépendra de la lucidité politique de la Transition. Se préparer à l’après-AGOA, c’est refuser la dépendance, réformer le Code, stabiliser la gouvernance et miser sur la valeur locale.
Le monde n’attend pas Madagascar ; il se transforme. Alors que d’autres bâtissent leur souveraineté économique, la Grande Île doit cesser de courir après les préférences d’autrui. Il est temps que Madagascar ne se fasse plus “Trump-er” dans ses choix, et bannisse définitivement la zone franche, longtemps outil d’un esclavagisme moderne perpétré par les nouveaux colons économiques.






