Madagascar parle, vit et respire de « refondation ». Aucun gouvernement n’a osé toucher à ce qui gangrène réellement notre système économique : l’informalité massive, le chaos urbain organisé, la dépendance maladive aux importations chinoises et le délaissement quasi criminel du secteur primaire, pourtant pilier de notre nation. En vérité, le pays s’est construit une économie à l’envers : des villes saturées de marchands ambulants livrés à eux-mêmes, des produits étrangers qui écrasent l’industrie locale et une agriculture qui survit grâce à la résilience héroïque de paysans laissés au bord du chemin. Pendant ce temps, les discours officiels se gargarisent de « vision émergente » et de « croissance inclusive », alors que les fondamentaux, eux, se dérobent.
Le marchand ambulant est devenu le symbole de l’État démissionnaire. Non pas que ces milliers de vendeurs soient fautifs, ils sont, au contraire, les acteurs silencieux d’une économie de survie. Mais leur présence chaotique, anarchique, raconte une histoire plus profonde : celle d’une puissance publique qui n’organise rien, ne régule rien, ne protège personne. L’absence de l’État, l’absence de licences simples, l’absence de formation ou d’accompagnement transforment la rue en supermarché illégal. La municipalité encaisse les critiques, mais rarement les recettes ; les marchands encaissent les risques, mais rarement la reconnaissance. Résultat : un pays où même vendre une tomate devient un acte de résistance administrative. La refondation passe par là : organiser, intégrer, sécuriser et non réprimer.
La deuxième brèche est encore plus béante : la douane malgache, véritable passoire stratégique. Elle est devenue le boulevard chinois et la faillite stratégique. Les produits chinois entrent, inondent le marché, étouffent nos artisans, brisent nos industries naissantes. Nous importons tout, nous fabriquons peu. Nous consommons sans produire. Nous dépendons sans négocier. Certains parlent d’ouverture commerciale ; d’autres y voient une capitulation déguisée. Car aucune nation ne se développe en sacrifiant son tissu industriel sur l’autel du « pas cher ». Résultat : la fabrication locale agonise, les contrefaçons prospèrent et la valeur ajoutée fuient par conteneurs entiers. Réviser les systèmes douaniers, c’est rétablir un rapport de force, protéger l’essentiel, attirer l’investissement local et favoriser la transformation malgache. Bref : retrouver une souveraineté économique perdue à force de laisser-faire.
Le grand survivant, le grand oublié, est le Secteur Primaire. C’est la tragédie silencieuse de Madagascar : nous sommes une nation agricole sans politique agricole cohérente ; une île de pêcheurs sans stratégie halieutique ; un pays d’éleveurs sans filières d’élevage rentables. Pendant que les discours parlent numérique et « start-up nation », la réalité est simple : plus de 85% des Malgaches vivent de la terre, de la mer et du bétail. Et pourtant, ce sont eux qui reçoivent le moins, qui produisent le plus et qui portent l’économie sans jamais être cités dans les budgets nationaux. Le secteur primaire n’est pas un vestige du passé ; il est la base de notre avenir. Il est notre pétrole, notre lithium, notre futur. L’économie verte et bleue ne se bâtira jamais sur des PDF ou des ateliers de formation, mais sur des filières organisées, financées, modernisées, capables de créer emplois, exportations et autosuffisance alimentaire. Or, à Madagascar, l’agriculture reste un champ de batailles politiques, l’élevage un désert stratégique et la pêche un pillage organisé.
Que vaut une refondation économique qui ne commence pas par sa base ? Que vaut une croissance qui n’enrichit pas ceux qui nourrissent le pays ? Que vaut un État qui modernise ses discours, mais pas ses priorités ? Madagascar court un danger profond : celui de vouloir « émerger » en oubliant ce qui a toujours fait sa force, son identité, sa souveraineté. Le risque mortel est une refondation sans racines.
Une refondation n’est ni un slogan ni un décret. Elle est un retour à l’essentiel, une reconstruction méthodique autour des valeurs économiques qui ont fait de Madagascar une nation résiliente : l’agriculture, l’élevage et la pêche. C’est là, et seulement là, que commence la véritable souveraineté. Tout le reste n’est que décor, poudre aux yeux et politiques importées. Refonder, c’est se réapproprier progressivement nos propres forces, nos propres ressources, nos propres modèles. C’est « réancrer » l’économie dans la terre, dans la mer, dans le travail des mains malgaches. Le pays n’a pas besoin d’une révolution importée. Il a besoin d’une renaissance enracinée. Et celle-ci ne commencera que le jour où Madagascar décidera enfin de se relever à partir de ce qu’il est vraiment.





