Le communiqué officiel du Pôle Anti-Corruption d’Antananarivo, daté du 14 novembre 2025, a fait l’effet d’un pavé dans la mare : 11 milliards d’Ariary détournés, 16 personnes impliquées, arrestations, contrôles judiciaires et un ancien maire qui, comme beaucoup avant lui, semble s’être volatilisé au moment d’affronter la justice. Une affaire de plus, penseront certains. Mais une affaire de trop, diront ceux qui aspirent encore à une véritable refondation institutionnelle.
Car derrière les signatures, les sceaux, les termes juridiques et les procédures, se cache une réalité autrement plus brutale : celle d’une administration publique infiltrée depuis des décennies par des réseaux de prédation et d’intérêts croisés, où les sociétés municipales, créées pour “moderniser” la gestion locale, se transforment en machines opaques de captation de fonds publics. L’implication de conseillers municipaux, d’anciens dirigeants et de sociétés « para-municipales » comme la SMGD, la SMA, ex-SAMVA (Société Municipale d’Assainissement) et la SMEV (Société Municipale d’Entretien des Véhicules) expose une fois de plus les fractures internes d’une gouvernance incapable de se protéger elle-même de sa propre déviance. C’est une affaire symptomatique d’un État qui est fragilisé. Le PAC rappelle ainsi une évidence crue que l’abus de fonction et le détournement de fonds ne sont pas des accidents isolés, mais presque un mode opératoire devenu banal. Et lorsque le principal mafieux mis en cause, ancien maire et patron d’une société municipale stratégique, ne se présente même pas à la convocation… la population ne voit pas un justiciable, mais le symbole d’un système où les puissants marchent et où la justice boite.
Dans un pays qui parle sans cesse de “refondation”, l’enjeu n’est plus de multiplier les annonces, mais de sortir enfin du cycle infernal, partant d’une plainte pour scandale, suivi une arrestation symbolique et un accord de mise en liberté provisoire, pour tomber enfin dans l’oubli général. La pertinence d’une action judiciaire, aujourd’hui, se mesure à sa capacité à rompre avec cette logique d’impunité, c’est un test décisif pour la refondation. La refondation dont rêve la société malgache ne peut exister sans une justice capable d’aller au bout, même si les mis en cause sont proches de centres de pouvoir, d’intérêts économiques ou de réseaux politico-financiers tentaculaires.
La crédibilité du PAC, souvent critiqué pour la lenteur des procédures et la sélectivité perçue de certaines enquêtes, se joue dans ce type de dossier. Sera-t-il capable de poursuivre jusqu’au bout ? Sera-t-il capable de résister aux pressions politiques ? Osera-t-il aller au-delà des exécutants pour toucher les donneurs d’ordre réels ? Autant de questions qui conditionnent la survie d’un authentique État de droit.
L’impunité est le cancer national. Elle n’est pas un concept abstrait. C’est un poison quotidien qui détruit la confiance publique, décourage l’investissement, affaiblit les institutions et renforce l’idée que la loi n’est qu’un mot destiné aux petits, jamais aux puissants. Lorsqu’un peuple voit qu’un détournement de 11 milliards finit en “liberté provisoire”, il ne voit pas un progrès judiciaire. Il voit encore un système où la sanction flotte dans l’air comme une hypothèse théorique, jamais comme une certitude. Pour que ces poursuites ne se transforment pas en un simple épisode de plus dans la grande série malgache des “affaires politico-financières”, la justice doit prendre une nouvelle trajectoire : droite, constante, égale pour tous. Car aucun projet de refondation, aucune réforme institutionnelle, aucun discours politique ne pourra restaurer la confiance d’un peuple tant que la justice ne prouve pas qu’elle n’a ni maître, ni peur, ni prix.
Il est temps que notre justice se tienne enfin debout, droite comme une lance, pour regagner la confiance d’un peuple trop longtemps courbé, gavé de cuvettes et bercé de palabres politiques.






