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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Quand les opposants d’hier deviennent les censeurs d’aujourd’hui : oublier l’ancien hiver !

La gazette de la grande île
22/11/20255 minute read

Il y a dans la vie politique malgache un cycle répétitif, presque mécanique : ceux qui hurlaient contre le pouvoir deviennent, une fois installés dans les fauteuils dorés, les premiers à étouffer les critiques qu’ils maniaient avec adresse. On assiste ainsi à une inversion spectaculaire où les anciennes voix contestataires, autrefois intrépides et bruyantes, deviennent soudain des autorités fragiles, incapables de tolérer un mot qui dépasse.

Pendant des années, ces opposants ont fait de la virulence un métier. Chaque discours était une rafale de dénonciations, chaque prise de parole un exercice de tir tendu contre le pouvoir en place. Ils s’érigeaient en défenseurs du peuple, en gardiens de la vérité, en redresseurs d’injustices. Mais dès que la porte du pouvoir s’ouvre, leur ton change. Les mêmes qui, hier encore, traitaient leurs adversaires d’incompétents ou de prédateurs, considèrent aujourd’hui la moindre critique comme une agression personnelle. Ce revirement soudain révèle un phénomène psychologique bien connu : la dissonance cognitive. Lorsqu’ils deviennent dirigeants, ils ne peuvent pas assumer la contradiction entre leurs pratiques d’hier et leur hypersensibilité d’aujourd’hui. Pour réduire leur malaise, ils réécrivent l’histoire. Leurs critiques d’autrefois deviennent héroïques ; celles qu’ils reçoivent maintenant sont, selon eux, malveillantes et injustifiées. Cette gymnastique mentale leur permet d’éviter l’introspection, cet exercice qu’ils n’ont jamais pratiqué. Le pouvoir, loin de les apaiser, semble dégrader leur rapport à la réalité. C’est ce qu’on appelle le syndrome du fauteuil : plus leur statut élevé les place en haut de la pyramide, plus leur peau devient fine. Leur autorité n’est qu’un vernis fragile recouvrant un ego hypertrophié. La moindre remarque se transforme en menace, la moindre question en complot. Ils vivent dans une posture de forteresse assiégée, persuadés que toute parole critique cherche à les déstabiliser. Ce comportement donne naissance à une surveillance étroite de l’espace public. Autour d’eux, des porte-flambeaux improvisés scrutent les réseaux sociaux, flairant la moindre phrase qui pourrait froisser ces nouveaux princes. La liberté de ton qu’ils défendaient autrefois est désormais considérée comme un crime de lèse-majesté. Leur logique est simple : « Nous avions le droit d’aboyer, mais vous, taisez-vous. »

Cette dérive autoritaire est le signe d’une fragilité psychologique profonde. Leur intolérance à la critique ne traduit pas une force intérieure, mais une peur panique d’être confrontés à leurs propres insuffisances. Ils redoutent d’être évalués, jugés ou rappelés à leurs devoirs. Plus leur malaise augmente, plus ils deviennent agressifs, cherchant à contrôler les discours pour mieux camoufler leurs limites. Au fond, la virulence de leurs propos d’autrefois n’était pas l’expression d’un engagement sincère. C’était plutôt la fureur de ceux qui n’avaient pas encore goûté aux privilèges. Une fois installés, ils pratiquent exactement ce qu’ils dénonçaient : censure, victimisation, surveillance de la parole publique, écrasement des voix dissonantes. Ils se révèlent non pas comme des opposants visionnaires, mais comme des prétendants impatients, incapables de transformer leur colère en leadership.

En définitive, le passage de l’opposition au pouvoir ne démontre pas un changement idéologique : il expose un manque profond de maturité politique. Ceux qui se présentaient comme des combattants de la vérité deviennent les gardiens de leurs propres susceptibilités. Et tant que le pouvoir continuera d’être traité comme une revanche personnelle plutôt qu’une responsabilité collective, Madagascar restera prisonnier de ces cycles d’hypocrisie où l’opposant, dès qu’il s’assoit, devient le censeur qu’il prétendait combattre.

Car le plus inquiétant, dans cette transfiguration des opposants d’hier, ce n’est pas seulement leur hypocrisie assumée ; c’est la dérive mentale que le pouvoir déclenche chez eux. À force de s’enfermer dans leur bulle, ils développent un rapport tordu à la réalité, une posture permanente de confrontation, une vision du monde où tout désaccord devient menace. Ce n’est plus de la politique : c’est une pathologie du pouvoir, un état d’esprit dangereux où l’on confond autorité et paranoïa, où l’on croit que gouverner consiste à faire taire plutôt qu’à convaincre. Cette incapacité à supporter la critique, cette obsession de la surveillance, cette rage froide contre la moindre voix dissidente… tout cela dessine les contours d’un pouvoir instable, fébrile, imprévisible, qui réagit par impulsion plutôt que par réflexion. Un pouvoir qui se croit assiégé finit toujours par se comporter comme un agresseur. Et quand l’État entre dans ce type de dérive, ce n’est plus seulement la politique qui vacille : c’est la santé démocratique du pays qui se retrouve entre les mains de dirigeants plus dominés par leurs pulsions que par leurs principes.

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