La Présidence orange n’a pas gouverné. Elle a managé un réseau comme on gère une multinationale du pillage. Elle n’était pas l’organe exécutif de l’État, c’était le serveur central d’une mafia institutionnelle qui a transformé toute l’administration malgache en plaque tournante d’un trafic autorisé par décret. Le Palais n’était pas le siège du pouvoir. C’était le quartier général d’un gang en cravate, une entreprise familiale.
Madagascar est devenu un supermarché à ciel ouvert grâce au pouvoir souterrain des mines. Le secteur minier n’a pas été pillé : il a été violé, vidé, retourné, lessivé avec la bénédiction de ceux qui auraient dû le protéger. Dans les régions du Sud, du Sud-Est et du Centre, la scène est quasiment identique : des compagnies chinoises, qui signaient des documents en un après-midi, des autorités locales qui « accompagnent » plus qu’elles ne contrôlent, des ressources extraites sans compensation, sans transparence, sans mesure environnementale, des hectares de terres transformés en cratères, puis abandonnés comme des cadavres industriels. Chaque 4×4 qui quittait une mine, c’est un morceau de Madagascar qui partait sans facture, sans taxe, sans retour, mais avec beaucoup de destinataires secrets. Les mines ont été la pompe aspirante du pillage. Et la Présidence en était le moteur.
Dans un pays normal, le ministère des Finances protège le trésor public. Pourtant, il a souvent ressemblé à une laverie automatique où l’argent du peuple se blanchissait plus vite que les vêtements dans une machine commerciale. Les mécanismes sont connus : exonérations fiscales fantômes des grands groupes étrangers, notamment français, sous couvert de la politique de RSE surévaluée, des surfacturations officielles et tolérées au double de la facture, des marchés truqués sur plusieurs étages et partagés dans le système de népotisme et de réseau de « fratrie », des fonds publics orientés vers des structures privées, des transferts “temporaires” jamais retournés, des dérogations fiscales accordées à des entreprises qui ne laissent rien derrière elles, si ce n’est des trous dans le budget national. Madagascar ne manque pas d’argent. Il manquait juste un État qui empêchait ses finances d’être siphonnées comme un compte bancaire sans mot de passe. Le ministère des Finances a souvent été le caissier du système, pas son garde-fou. La grande lessiveuse nationale et ses complices internes ont transformé les impôts et les financements publics en profits privés.
La vérité est brutale : la Présidence donnait l’ordre, les Mines fournissaient la matière, les Finances validaient les circuits. C’est le triangle qui asseye le règne des prédateurs. Un triangle parfait. Le triangle du pillage. Un axe de prédation qui, pendant des années, a transformé Madagascar en pays riche sur le papier, pauvre dans les faits, affamé dans les rues, humilié dans les chiffres. Ce système n’a pas échoué. Il a réussi exactement ce pour quoi il était conçu : enrichir quelques-uns, ruiner des millions.
La transition actuelle devrait casser le triangle. Elle a un rôle historique, mais qui semble déjà être sabordée de l’intérieur. Elle devrait rétablir l’État. Elle devrait protéger le peuple. Mais que voit-on ? Des discours. Des tournées. Des images. Des annonces. Pendant ce temps, les réseaux de la Présidence passée respirent encore. Les barons des Mines attendent juste un renouvellement des accords passés avec des « enveloppes bien juteuses » pour les décideurs. Les prédateurs des Finances sont toujours là, tapis, silencieux, en embuscade. Quelques ministres se battent, c’est vrai. Certains travaillent réellement, notamment ceux qui osent ouvrir des dossiers sensibles, comme l’affaire Ravatomanga qui montre comment une simple enquête peut fissurer tout un empire et l’émission prochaine d’un mandat d’arrêt international à l’encontre de l’exfiltré de Sainte-Marie par l’armée française. Mais tant que la transition n’aura pas suspendu les réseaux, audité les contrats miniers, révélé les circuits financiers, protégé les lanceurs d’alerte, bloqué les concessions douteuses, elle deviendra, malgré elle, la prochaine page jaune du même livre noir.
Tant que l’administration actuelle n’est pas nettoyée, Madagascar n’aura pas d’avenir. Tant que des personnes non recommandables sont nommées aux postes clé de l’administration, comme la nouvelle Secrétaire Générale au sein du Ministère des Transports qui a des ramifications dans la fameuse affaire des Boeings 777, Madagascar sera toujours classé « Zone Rouge en terrorisme international ». Et tôt ou tard, ces fantômes prédateurs finiront par décapiter les actuels locataires d’Iavoloha…





