Il y a des mots qui, dans la vie politique malgache, reviennent tellement souvent qu’ils finissent par perdre leur sens réel. “Transition” fait partie de ces mots faussement rassurants. Il évoque l’idée d’un passage, d’un pont fragile entre deux rives, d’un pays qui se réorganise avant de retrouver son socle démocratique. Mais si l’on observe notre histoire politique avec un minimum d’honnêteté intellectuelle, on se rend très vite compte que la transition n’a jamais été un passage : elle a été une parenthèse profitable, une zone d’extraterritorialité politique, un territoire économique autonome, où les règles ordinaires cessent de s’appliquer et où l’État cesse d’être une institution pour devenir un actif stratégique temporairement contrôlé par un petit cercle d’acteurs.
Car au fond, une transition n’a pas d’idéologie. Elle n’a pas de vision. Elle n’a pas de projet autre que sa propre survie. Elle n’a qu’un seul carburant : le Provisoire, cette matière virtuelle qui donne à ceux qui tiennent l’appareil d’État une latitude presque totale, précisément parce que rien n’est encore fixé, rien n’est encore définitif, rien n’est encore consolidé. Le Provisoire, dans ce type de configuration, n’est pas un handicap : c’est un gisement. Et comme tout gisement, il peut être exploité tant qu’il dure. Voilà pourquoi un gouvernement de transition refuse de signer des accords politiques clairs : un accord ferme la parenthèse, coupe les canaux, réduit les marges et impose un calendrier que certains préfèrent laisser flou, afin de prolonger la période où tout est possible, même l’inavouable.
Lorsqu’un gouvernement de transition rechigne à parapher un accord politique, il invoque généralement l’intérêt général, la stabilité, l’unité nationale, ou encore la nécessité de “consulter toutes les parties prenantes”. Mais derrière ces formules élégantes et bien rodées se cache une vérité moins reluisante : signer un accord, c’est s’autolimiter. C’est accepter qu’il existe une date de sortie. C’est accepter qu’on devra rendre des comptes. C’est renoncer à la liberté administrative totale qui caractérise les périodes de crise. Car une transition sans accord, c’est un terrain où les contrôles institutionnels sont affaiblis, où les contre-pouvoirs sont fragmentés et où les décisions se prennent dans des cercles beaucoup plus réduits que d’habitude. Un accord politique introduit une contrainte temporelle : il met une fin programmée à un système qui profite du flou. Et le flou, dans ces périodes, est la plus grande richesse de ceux qui tiennent momentanément l’appareil d’État. Il permet de manœuvrer, de repositionner des alliés, de redistribuer des avantages, d’accélérer certaines opérations administratives et d’en ralentir d’autres. Le flou permet même de reconfigurer l’économie, en silence, loin des projecteurs, dans une logique de “provisionnement” pour l’après-transition. Voilà pourquoi tant de régimes provisoires préfèrent le reporter, le renvoyer, le rediscuter indéfiniment : une transition qui dure est un capital qui fructifie.
Face à eux se trouvent les politiciens, les véritables candidats à la présidence, ceux qui veulent l’élection “dans les plus brefs délais”. Non pas par vertu démocratique, même si le discours public prétend le contraire, mais parce que chaque jour qui passe joue contre eux. Un politicien qui attend trop longtemps s’affaiblit. Il perd des financements. Il perd des soutiens locaux. Il perd son aura. Et surtout, il risque de voir la transition se consolider au point de devenir presque un régime stable, avec ses réseaux, ses protections, ses bénéficiaires et ses nouveaux centres d’influence. Les politiciens veulent des élections rapides parce qu’ils savent que le temps est l’ennemi de l’opposition. Le temps permet au régime provisoire de verrouiller les cercles d’influence, de placer des hommes aux postes clés, de remodeler l’appareil administratif et de préparer un terrain qui avantage systématiquement ceux qui sont déjà installés. Une élection tardive n’est pas seulement une élection incertaine : c’est une élection où les dés peuvent être moralement, institutionnellement, politiquement pipés. Voilà pourquoi la pression pour des élections accélérées est si forte : pour ces politiciens, l’urgence n’est pas idéologique, elle est stratégique.
L’hypothèse la plus dérangeante, et la plus réaliste, n’est pas celle des désaccords publics, mais celle des accords secrets. Le pacte invisible : le scénario que tout le monde craint et qu’aucune commission ne pourra jamais prouver. Il arrive, dans des systèmes politiques fragiles, que le vrai contrat ne soit pas celui qu’on discute en conférence nationale, mais celui qu’on conclut dans un salon discret, entre un politicien ambitieux et des acteurs armés qui détiennent le pouvoir réel. Dans cette fiction politique, le pacte invisible suit souvent la même architecture : le politicien finance, influence ou encourage des actions destinées à déstabiliser l’ordre établi. Les militaires, ou le groupe qui prend le pouvoir, acceptent tacitement ou explicitement ce soutien. En échange, ils obtiennent du temps. Du temps pour réorganiser l’État. Du temps pour redistribuer certaines cartes économiques. Du temps pour accumuler un certain confort matériel ou institutionnel. Du temps pour se garantir un avenir tranquille. Pendant cette période, la transition n’a plus rien de transitoire : elle devient une période d’exploitation, une fenêtre d’opportunité, un prolongement économique de la rupture politique, où chaque minute compte, non pas pour la nation, mais pour un petit groupe d’acteurs qui prépare méthodiquement sa sortie. Puis, une fois le cycle accompli, une fois les objectifs remplis, survient le moment du transfert du pouvoir officiel : le politicien devient président de la transition et l’histoire officielle commence. Le pays parle alors de “retour à l’ordre constitutionnel”. Mais en réalité, ce qui vient de se produire ressemble à une transition qui n’a été que la phase préliminaire d’un accord à haut rendement, soigneusement dissimulé.
Si un tel pacte non écrit existe, alors il faudrait avoir le courage de le dire clairement : cette transition n’aura jamais été un processus démocratique. Elle est un montage, une opération financière enrobée d’un discours institutionnel, un mécanisme d’enrichissement adossé à la crise, et le transfert du pouvoir à un civil ne sera pas une victoire politique, mais simplement la dernière clause d’un contrat secret entre ambition et pouvoir armé. Et tant que ce modèle existera, tant que ce type de scénario restera même seulement possible, alors aucune transition à Madagascar ne sera jamais un moment de reconstruction démocratique. Elle ne sera que des franchises temporaires, des parenthèses lucratives, des républiques provisoires gérées comme des entreprises privées, où le peuple regarde, subit, finance, … mais ne décide jamais.





