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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Du balai …

La gazette de la grande île
22/12/20256 minute read

Sous les formules policées du communiqué de l’Ambassade de France à Madagascar du 17 décembre 2025, se dessine une réalité politique bien plus brute. Madagascar n’est pas pensé comme un État à reconstruire, mais comme une crise à administrer. Tout y est : jeunesse mobilisée, quartiers nettoyés, ventres remplis temporairement, urgences médicales colmatées, eau distribuée par projets, soins garantis par ONG. Mais rien, absolument rien, sur la transformation structurelle, la souveraineté économique, l’emploi durable, l’industrialisation, la refondation de l’éducation ou la reconstruction de l’État.

Ce que révèle ce communiqué, au-delà de ses projets et de ses acronymes bien huilés, c’est une vérité inconfortable que plus personne n’ose formuler frontalement : Madagascar n’est plus pensé comme un État à reconstruire, mais comme un espace à maintenir en équilibre instable, sous surveillance humanitaire permanente. On ne parle plus de souveraineté, de réforme structurelle, de capacité productive nationale, d’industrialisation, de montée en compétences, de transformation de l’école ou de l’université. On parle de nettoyage, de nutrition, d’eau, d’urgence, de six mois, de neuf mois, de mécanismes de redevabilité. Le vocabulaire lui-même trahit le renoncement. Il ne s’agit plus de bâtir un avenir, mais d’éviter un effondrement visible. Madagascar est géré comme un dossier sensible, pas comme une nation.

Dans cette logique, la jeunesse malgache, pourtant majoritaire, pourtant centrale, n’est jamais envisagée comme un sujet politique à part entière. Elle n’est ni force de proposition, ni moteur économique, ni acteur institutionnel. Elle est une variable de stabilisation. On la mobilise pour curer des canaux, on la cible comme bénéficiaire de projets temporaires, on l’encadre pour l’occuper, mais on ne l’arme ni intellectuellement, ni économiquement, ni civiquement pour transformer le pays. Elle est juste convoquée comme main-d’œuvre de nettoyage, comme bénéficiaire passive, comme variable d’ajustement social. Quinze mille jeunes pour curer des canaux, sans formation certifiante, sans débouché, sans gouvernance, sans lendemain. Ce n’est pas un projet de société, c’est une stratégie d’occupation sociale. On ne prépare pas l’avenir, on occupe le présent pour éviter qu’il n’explose. Dans le Grand Sud, le récit est plus ancien encore : sécurité alimentaire, résilience, diversification des revenus, leadership féminin, un lexique maîtrisé, répété depuis deux décennies, qui a produit des rapports impeccables mais jamais un décollage économique. On apprend aux populations à mieux survivre dans un système qui ne change pas, à s’adapter à une pauvreté devenue structurelle. À Antananarivo, l’eau, l’assainissement, les urgences hospitalières, jusqu’à la prise en charge de quelques étudiants blessés : tout passe par l’extérieur. L’État est absent du communiqué non par oubli, mais par constat implicite. La France ne renforce pas un État malgache souverain, elle sécurise un territoire instable. Elle ne parie pas sur une jeunesse qui transforme l’économie ; elle investit dans la prévention de la colère sociale. Ce communiqué n’est pas un acte de générosité : c’est un document de gestion de risques politiques, post-crise 2025, destiné à stabiliser la capitale, contenir la rue, amortir les secousses, maintenir une influence douce là où le vide institutionnel menace d’être comblé par le chaos et que d’autres pays partenaires ne s’y invitent. La jeunesse n’est pas appelée à gouverner demain ; elle est invitée à patienter aujourd’hui. C’est une jeunesse sous tutelle, sous projet, sous ONG, sous calendrier extérieur. Une jeunesse administrée, jamais émancipée.

Ce communiqué révèle aussi un fait plus grave encore : l’État malgache est devenu un acteur périphérique de sa propre survie sociale. L’eau, la santé, l’assainissement, l’alimentation, les urgences hospitalières, jusqu’à la prise en charge de citoyens blessés, sont assurés par des structures extérieures. L’État n’est plus le garant, il est l’environnement administratif dans lequel la France agit aisément. Il ne pilote pas, il autorise. Il ne décide pas, il accompagne. Il ne structure pas, il facilite. Cette substitution progressive n’est pas brutale, elle est douce, diplomatique, polie, mais elle est réelle. Et surtout, elle est durable. À force de fonctionner ainsi, Madagascar glisse insensiblement d’un statut d’État fragile vers celui de territoire français, humanitaire normalisé. Un espace où l’urgence n’est plus exceptionnelle mais structurelle, où l’aide n’est plus transitoire mais constitutive, où le court terme devient la seule temporalité politique acceptable. On ne se demande plus comment sortir de la dépendance, mais comment mieux gérer la dépendance. On ne pose plus la question du pouvoir économique, mais celle de la distribution. On ne débat plus de production, mais de résilience. À force de stabiliser sans transformer, on fabrique une dépendance chronique. À force de gérer l’urgence, on institutionnalise l’impuissance. Une politique moderne de la colonisation française. Et derrière ce glissement s’opère une dépossession silencieuse : la capacité même d’imaginer un projet national autonome s’érode. ONG après ONG, projet après projet, échéance après échéance, le pays ne meurt pas, mais il ne vit pas non plus.

Madagascar est aujourd’hui traité non comme un pays à projeter, mais comme un organisme à maintenir artificiellement en vie. Chaque projet est une perfusion ; chaque ONG française, un organe de substitution ; chaque échéance, un sursis. On ne laisse pas le pays mourir, certes, mais on ne lui permet jamais de guérir. Or une nation sous perfusion prolongée ne se relève pas : elle s’habitue à la dépendance, elle perd ses réflexes souverains, elle délègue sa survie jusqu’à déléguer son avenir. Le drame n’est pas que Madagascar reçoive de l’aide ; le drame, c’est qu’on ne sait plus penser Madagascar autrement que comme un bénéficiaire. Et le jour où les perfusions se raréfieront, ce ne sont pas seulement les projets qui s’arrêteront : c’est l’illusion même de stabilité qui s’effondrera. Parce qu’un pays qu’on empêche de devenir État finit toujours par devenir Territoire d’Outre-Mer…

Merci Macron, mais notre jeunesse d’aujourd’hui a besoin de concret pas … du balai !

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