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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Quand la transition devient une brocante de fauteuils des « latrinistes » …

La gazette de la grande île
22/12/20255 minute read

On les avait appelées Concertations Nationales, Assises, … On a eu des réunions de copropriété d’un État en faillite, où chacun est venu mesurer la taille du fauteuil avant même de savoir si le bâtiment tenait encore debout. La République en panne, les politiciens en pleine forme. Priorité nationale : qui s’assoit où, combien de temps et avec quels avantages annexes. On aurait dû les baptiser enchères. Car ce qui s’est tenu n’est qu’un grand déballage de calculs personnels, une foire aux sièges organisée sur les ruines encore fumantes de l’État. À défaut de projet, on a sorti les chaises. À défaut de vision, on a compté les postes. À défaut de courage, on a négocié l’os pendant que le pays saigne.

Dans un contexte de transition sans charte, sans feuille de route, sans accords politiques, les politiciens ont montré leur vrai visage : non pas celui de bâtisseurs d’État, mais celui de gestionnaires de crise intéressés, prêts à troquer l’intérêt général contre un strapontin dans un pouvoir provisoire. La fragilité institutionnelle n’a pas servi d’alerte, elle a servi d’opportunité. Quand l’État vacille, les prédateurs politiques s’approchent. Une chose est au moins claire : le vide institutionnel est un formidable accélérateur de carrières politiques. Plus l’État est fragile, plus les appétits sont solides. Plus le pays tangue, plus les négociations sont stables. Le chaos, ici, n’est pas un problème, c’est une ressource. Le plus grave n’est pas la négociation en soi, la politique est aussi affaire de compromis, mais l’indécence du timing et la vacuité du contenu. Pendant que l’école s’effondre, que l’économie informelle devient la norme, que la jeunesse erre sans horizon et que la pauvreté se transmet par héritage, les “leaders” discutent quotas, équilibres régionaux, fauteuils ministériels et accès aux couloirs du pouvoir. La transition n’est plus un devoir historique : elle est devenue un butin à se partager. Le plus savoureux reste cette mise en scène du sérieux : grands mots, longues tables, communiqués solennels, mines graves. Tout ce théâtre pour masquer l’essentiel : le programme tient sur un post-it. Entrer dans la transition, y rester et en sortir mieux placé qu’en y entrant. Le reste, école, santé, économie, jeunesse, dignité nationale, relève de la rubrique « divers », qu’on traitera “après la stabilisation”. Traduction : jamais.

Et puis, phénomène révélateur, presque tragique : le repli. Des acteurs, des citoyens politiquement lucides font marche arrière. Ils se retirent. Ils se taisent. Ils refusent de jouer. Non par manque de courage, mais par refus de servir de décor démocratique à une mascarade politique. Car participer à une transition vidée de sens, c’est s’en rendre complice. Entrer dans un jeu truqué, c’est accepter d’en porter la responsabilité lorsque tout s’effondrera. Ce recul collectif est lourd de sens. Il traduit une chose simple mais terrible : la confiance est morte dans la salle des pas perdus. Morte étouffée par les mêmes pratiques recyclées, les mêmes visages fatigués, les mêmes réflexes de prédation politique. À force de confondre transition et promotion personnelle, les politiciens creusent leur propre tombe et avec eux celle de la crédibilité démocratique. On ne parle plus de refonder l’État, on parle de l’occuper temporairement, comme on louerait un appartement sans bail, en sachant qu’on partira avant l’état des lieux. La transition est devenue un Airbnb politique : on s’installe vite, on profite, et surtout, on ne répare rien. Les naïfs diront “responsabilité”. Les cyniques diront “instinct de survie politique”. Car refuser de participer à cette loterie institutionnelle, c’est refuser d’être figurant dans une pièce dont la fin est déjà écrite. Certains ont compris qu’on leur demandait moins de construire que de servir de caution morale à une transaction douteuse. Ce retrait est un aveu collectif : même les acteurs politiques ne croient plus au décor qu’ils montent eux-mêmes. Trop bancal. Trop sale. Trop prévisible. À force de recycler les mêmes méthodes dans des emballages neufs, la transition sent déjà le réchauffé… avant même d’avoir commencé. Après nous, le déluge, ou la prochaine transition. Car ne nous trompons pas. Une transition fondée sur le partage des sièges sans vision commune produit plus d’instabilité, une transition sans règles claires prépare le chaos institutionnel, une transition confisquée par les appareils politiques accouche d’une colère citoyenne différée mais certaine. L’histoire l’a déjà prouvé. Et pourtant, rien n’est appris. Rien n’est corrigé.

Aujourd’hui, les palabres politiciennes n’ont pas accouché d’un projet d’État, mais d’un constat accablant : la classe politique parle transition quand le peuple attend refondation. Elle négocie l’accessoire quand l’essentiel brûle. Elle joue aux chaises musicales pendant que le pays reste debout… par miracle. La marche arrière observée n’est donc pas un échec citoyen. Elle est un acte de lucidité politique. Un refus de cautionner l’imposture. Un signal faible, certes, mais lourd de conséquences : sans cadre, sans morale, sans rupture claire avec les pratiques du passé, toute transition n’est qu’un intermède de prédation avant la prochaine crise. Et la question, désormais, n’est plus qui aura un siège, mais qui aura encore le courage de dire que le roi est … nu.

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