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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Si 2025 m’était conté.

La gazette de la grande île
01/01/20265 minute read

On ne parlera pas de « crise ». Le mot est trop doux, trop clinique, presque rassurant. 2025 n’a pas été une crise pour Madagascar. 2025 a été une autopsie, à ciel ouvert et sans anesthésie. L’État malgache n’a pas chuté, il s’est vidé. Vidé de sens, vidé de courage, vidé de responsabilité. Les institutions sont restées debout comme des décors de théâtre après l’incendie, encore éclairées, encore maquillées, mais déjà mortes. Pendant que le peuple comptait les heures de délestage, le pouvoir comptait les éléments de langage. Pendant que nos mères comptaient les bols de riz, le régime comptait les likes, les inaugurations fictives et les drapeaux bien repassés. Deux pays, une même île. Aucun pont. Cette année n’est pas une simple séquence d’instabilité politique, mais comme la démonstration brutale de l’échec prolongé d’un modèle de gouvernance déconnecté des réalités sociales, incapable d’assurer les fonctions élémentaires de l’État, et surtout incapable de former des citoyens conscients, responsables et acteurs de leur propre destin collectif.

Car ce qui a explosé en octobre n’est ni un complot, ni une manipulation générationnelle, ni un accident institutionnel, mais le résultat logique de décennies de renoncements à l’éducation morale, civique et citoyenne, d’abandon progressif des services publics, de banalisation de la corruption et de confiscation du pouvoir par des logiques de clans plutôt que par l’intérêt général, laissant une jeunesse nombreuse, instruite mais sans perspectives, livrée à la précarité, au chômage et à l’humiliation quotidienne. Tandis que l’État, au lieu de corriger ses défaillances, a répondu par la communication, la répression et la fuite en avant, révélant ainsi une crise de légitimité profonde qui ne pouvait trouver d’issue que dans la rue, puis dans l’intervention d’acteurs non civils appelés à contenir un chaos que les autorités élues n’avaient plus la capacité de maîtriser. Il faut le dire avec gravité et lucidité : l’armée n’est pas la solution politique aux maux de Madagascar, elle est le symptôme ultime d’un État qui a cessé de remplir sa mission éducative, sociale et morale, car aucun pays ne peut durablement se gouverner sans citoyens formés, sans institutions crédibles et sans un socle éthique partagé. Dans les États décomposés, le fusil remplace toujours le bulletin. Ce n’est pas un projet politique, c’est un réflexe biologique : quand le cerveau lâche, les muscles prennent le relais. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’armée n’est pas une solution, c’est un symptôme. Elle ne répare pas l’État, elle le maintien sous perfusion. Elle ne construit pas la citoyenneté, elle suspend le chaos. Elle ne crée pas la confiance, elle impose le silence. Et le silence, à Madagascar, n’a jamais duré longtemps. Le drame de 2025 n’est pas seulement politique ou économique. Il est moral. Il n’y avait plus de vision éducative, de socle civique, de récit collectif crédible. Un pays sans éducation civique produit des foules, pas des citoyens. Un pays sans morale publique produit des dirigeants, pas des responsables. Un pays sans justice sociale produit des révoltes, pas des réformes. Et tant que la refondation nationale ne placera pas au cœur de ses priorités l’éducation civique et citoyenne, l’inclusion sociale, l’autonomisation économique des familles, la responsabilisation des dirigeants et la participation active des communautés, chaque transition restera fragile, chaque alternance illusoire et chaque promesse vouée à nourrir la prochaine colère. La véritable reconstruction de Madagascar ne viendra ni des slogans, ni des changements de visages, ni des solutions imposées d’en haut, mais d’un investissement stratégique et durable dans la formation de citoyens conscients, responsables et solidaires, capables de défendre la République non par la violence ou la résignation, mais par l’engagement, la compétence et la morale publique, faute de quoi 2025 ne sera pas une leçon, mais une répétition générale.

Madagascar ne manque pas de richesses. Il manque de boussole. On n’a pas renversé un régime. On a exposé un mensonge. Le mensonge selon lequel on peut gouverner sans éduquer. Le mensonge selon lequel on peut exploiter sans rendre. Le mensonge selon lequel un peuple affamé finira toujours par se taire. Le pouvoir orangé est tombé, oui. Mais la vraie question est plus cruelle : qui, à Madagascar, sait encore gouverner autrement que par l’improvisation, la peur ou le folklore institutionnel ? 2025 a prouvé une chose, ce pays ne tombera pas faute de ressources, il tombera faute de citoyens formés pour le relever. Et cette fois, il n’y aura ni coup d’État à accuser, ni jeunesse à diaboliser, ni étranger à blâmer. Il n’y aura que le miroir, et il sera … impitoyable.

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