Skip to content
Le Journal de l'île Rouge
Economie

Carlton, un arrière-goût de fraise : la fin d’un cycle coloniale déguisé

La gazette de la grande île
07/01/20264 minute read

No photo description available.

Nous avons trop longtemps courbé l’échine. Trop longtemps accepté que, sous des dehors modernes, policés, contractuels, les vieux réflexes coloniaux continuent de structurer l’économie nationale. Derrière les façades vitrées, les enseignes internationales et les discours lissés sur « l’investissement », se cache une réalité brutale : une captation méthodique des secteurs stratégiques par des intérêts étrangers, principalement français, héritiers directs d’un ordre ancien jamais réellement démantelé.

Depuis la colonisation, les mêmes schémas se répètent. Les infrastructures clés, l’énergie, les télécommunications, les transports, la logistique, l’hôtellerie de prestige, les ports, parfois même l’accès à la terre et aux ressources, ont été verrouillés par des groupes dont la stratégie n’a jamais été le développement endogène de Madagascar, mais l’extraction de valeur. Une valeur créée ici, par des mains malgaches, mais rapatriée ailleurs, hors du pays, hors de toute redistribution équitable. Ils ont appelé cela des partenariats. Ils ont parlé de savoir-faire. Ils ont vendu le mythe de la stabilité française face à l’« incapacité locale ». Mais les faits sont têtus. Quand les profits sont là, ils sont privatisés. Quand les difficultés arrivent, ce sont les salariés malgaches qui paient : chômage technique, salaires gelés, précarisation, silence. Quand l’investissement est nécessaire, il est reporté, minimisé, conditionné à des avantages fiscaux toujours plus indécents. Et lorsque le modèle s’essouffle, lorsque la rente ne suffit plus, on crie à la crise, on agite l’épouvantail sanitaire, politique ou sécuritaire, on laisse planer la menace de fermeture, comme un chantage social à peine voilé : « sans nous, vous n’êtes rien ». Ce discours, nous la connaissons par cœur. Il a été récité pendant des décennies. Mais quelque chose est en train de se fissurer.

Car nous ne sommes plus dupes. Les cadres, les jeunes entrepreneurs, les travailleurs, les communautés locales observent, comparent, analysent. Ils voient que les secteurs dits « stratégiques » ne sont pas des moteurs de souveraineté, mais des enclaves. Des zones extraterritoriales économiques où la décision ne se prend ni à Antananarivo, ni à Toamasina, ni à Mahajanga, mais ailleurs, toujours ailleurs. L’État malgache lui-même, trop souvent réduit au rôle de figurant actionnaire minoritaire ou de garant silencieux, commence à comprendre que maintenir ce statu quo revient à prolonger une dépendance structurelle. Une dépendance qui bloque l’émergence d’acteurs nationaux, étouffe l’innovation locale et empêche la constitution d’un véritable capitalisme malgache. Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, les symboles de cette mainmise historique montrent des signes d’essoufflement. Ce n’est pas uniquement une question de gestion, ni de conjoncture sanitaire, ni même de politique à court terme. C’est la fin d’un cycle. Celui d’un modèle né à l’époque coloniale, recyclé sous la « Françafrique », puis maquillé en mondialisation heureuse.

Madagascar n’est pas hostile à l’investissement étranger. Nous sommes hostiles à la confiscation. Le changement qui s’annonce ne serait ni confortable ni silencieux. Il dérangerait. Il ferait crier. On parlera d’« instabilité », de « climat des affaires dégradé », de « risques pour les investisseurs ». Ce sont toujours les mêmes mots, utilisés chaque fois qu’un peuple relève la tête et exige de reprendre le contrôle de son destin économique. Mais cette fois, le signal est clair : Madagascar ne veut plus être un terrain d’exploitation à long terme pour intérêts fossilisés. Le pays veut des partenaires, pas des tuteurs. Des investisseurs responsables, pas des rentiers historiques. Des projets ancrés localement, pas des machines à siphonner.

Ce que certains appellent aujourd’hui une crise n’est en réalité qu’un avertissement. Un avertissement adressé à tous ceux qui ont cru que Madagascar resterait éternellement une arrière-cour économique. L’air du changement n’est plus une rumeur. Il est une nécessité. Et cette fois, il ne demandera pas … la permission.

Partager cette article
Articles connexes
Back To Top