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Le Journal de l'île Rouge
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Enquête | Madagascar : Les plans secrets de Donald Trump à Antananarivo

La gazette de la grande île
11/01/202612 minute read

Enquête | Madagascar
Les plans secrets de Donald Trump à Antananarivo

Dans la continuité des discussions entamées à Dubaï, la Maison blanche a dépêché trois émissaires pour s’entretenir avec le colonel Michaël Randrianirina de dossiers sécuritaires et économiques sensibles.

Africa Intelligence révèle les contours de cette mission confidentielle.
Publié le 09/01/2026 à 5h40 GMT Lecture 8 minutes Joan Tilouine, Laure Verneau

Washington, Paris, Antananarivo. Dimanche 4 janvier, peu après 23 heures, le vol d’Air France AF934 a débarqué à l’aéroport international d’Ivato trois visiteurs américains. Le responsable des services généraux de l’ambassade des États-Unis sur la Grande Île, Patrick Wilcox, évoque même des « VVIP », soit des « personnes très très importantes », dans une lettre transmise deux jours plus tôt à l’Aviation civile de Madagascar (ACM) avec copie aux services de sécurité et de la sûreté aéroportuaire.
Plutôt qu’un accueil en grande pompe, le dispositif américain escompte un accès au salon présidentiel, une sécurité maximale et un protocole discret. Ce trio de fonctionnaires, officiellement rattachés au département d’État, intrigue dans les cénacles politico-économiques de la capitale. Nul ne connaît vraiment la raison de leur venue.
Selon des documents confidentiels consultés par Africa Intelligence, tous trois sont directement dépêchés par la Maison blanche en accord avec le colonel Michaël Randrianirina, président de la Refondation de la République de Madagascar. Le triumvirat agit sous l’autorité directe de Donald Trump et de ses conseillers spéciaux, sous la supervision du secrétaire d’État, Marco Rubio.
Diplomates en mission discrète
Le premier, Stuart R. Wilson, fait fonction depuis près d’un an de chef de la délégation du sous-secrétaire adjoint aux affaires consulaires. Le second, Christian Jové Ehrhardt, opère comme sous-secrétaire adjoint à la population, aux réfugiés et à la migration. Ce dernier a été en poste dans plusieurs pays africains comme le Soudan, le Tchad et la Centrafrique, où il a œuvré au maintien de l’ordre et à la sécurité dans un environnement dégradé par la menace de groupes armés et la présence des paramilitaires russes de Wagner.
À Moscou, Stuart R. Wilson, diplomate de carrière, a occupé jusqu’en 2024 le poste de consul général des États-Unis après s’être illustré comme conseiller en politique étrangère de la force opérationnelle de la US Army pour l’Europe du Sud et l’Afrique, et avoir servi à Madagascar. Le troisième visiteur, Carl Anderson, est un juriste et ex-homme d’affaires ayant intégré le département d’État en avril 2025 comme conseiller juridique.
Ces « VVIP » dépêchés par le premier cercle de Donald Trump se préparent depuis plusieurs semaines à cette mission. Dans une lettre datée du 19 décembre 2025, l’ambassade américaine à Antananarivo a ainsi tenu à informer Christine Razanamahasoa, la ministre malgache des affaires étrangères, de leur arrivée ce 4 janvier par le vol AF934.
L’axe Washington-Tel-Aviv
Dix jours avant l’envoi de cette missive, le colonel Randrianirina avait secrètement voyagé à Dubaï. Établi à l’hôtel Mandarin Oriental, il s’était entre autres entretenu avec plusieurs fonctionnaires américains spécialement dépêchés par le clan Trump, ainsi qu’avec le magnat de la sécurité privée Erik Prince, comme l’a révélé Africa Intelligence (AI du 11/12/25).
Face à eux, le colonel ayant conduit le putsch du 12 octobre 2025 contre Andry Rajoelina – exilé à Dubaï sous la surveillance drastique des services de renseignement émiratis – s’était ouvert. Il avait d’abord rappelé sa volonté de développement économique et son souhait de satisfaire les attentes de la population – comme il l’avait fait la veille devant Reem bint Ebrahim Al Hashimy, la secrétaire d’État à la coopération internationale des Émirats arabes unis, qui a promis une aide financière. Le président de la Refondation de la République de Madagascar a ensuite confié ses inquiétudes quant à sa propre sécurité et un risque de « putsch dans le putsch » susceptible d’être manigancé au sein du commandement militaire à la tête de l’État. Avant de discuter de la possibilité de bénéficier d’un discret appui opérationnel de Washington en hommes et en dispositif technique de renseignement.
Outre Erik Prince, les conseillers envoyés par Donald Trump et un fonctionnaire des services de renseignement américains, un émissaire israélien a été également convié au rendez-vous de Dubaï. Ce dernier est connecté à l’appareil sécuritaire israélien ainsi qu’au complexe militaro-industriel et plus particulièrement les start-up spécialisées en cybersécurité. De quoi susciter un regain d’intérêt de l’axe Washington-Tel Aviv.
Ces puissants alliés, indifférents à la nature du régime en place, se montrent désireux de s’implanter dans cette zone stratégique qui ouvre sur le canal du Mozambique et regorge de ressources minières et gazières. Dans le dernier rapport de la Maison blanche consacré à la stratégie de sécurité nationale, la région Indo-Pacifique figure comme l’une des principales priorités géopolitiques et économiques de Washington. Les convoitises sur Madagascar s’inscrivent dans cette doctrine. D’autant que d’autres puissances sont sur les rangs, à commencer par la Russie.
Pacte informel scellé à Dubaï
L’administration de Vladimir Poutine se montre particulièrement offensive pour tenter de s’imposer comme le partenaire de référence du nouveau régime malgache. Celui-ci a en effet bénéficié, dans un premier temps, du soutien très médiatisé de la Russie : visite de hauts gradés du renseignement militaire (GRU), propositions insistantes de renforcement de la coopération sécuritaire et économique, livraison d’armements ou encore demande de permis miniers. Si Moscou s’est appuyé avant tout sur l’homme d’affaires et politicien Siteny Randrianasoloniaiko, celui-ci se trouve désormais dans une position délicate.
Devenu président de l’Assemblée nationale, il doit à la fois ménager son allié russe historique, désireux de percevoir rapidement les dividendes de sa bienveillance à l’égard du coup d’État, et le chef du régime de transition malgache, qui cherche à le tenir à bonne distance et à contenir les ambitions de Moscou. Le colonel Randrianirina tend en effet à privilégier pour l’instant la négociation d’un partenariat avec les États-Unis, mais aussi, dans une moindre mesure, avec les Émirats arabes unis, pour un soutien financier, et avec Israël, pour un appui en renseignement technologique. Cet embryon d’alliance en constitution a aussi un prix, tant l’administration Trump tend à utiliser la diplomatie – voire le recours à la force – pour privilégier les intérêts économiques américains.
C’est dans ce cadre qu’un pacte informel – ou semi-officiel – s’est scellé à Dubaï et qu’une mission d’évaluation américaine est dès lors envisagée. Washington souhaitait initialement dépêcher une équipe fin décembre 2025, mais le pouvoir malgache a préféré reporter la visite au tout début de cette année. Les fonctionnaires américains doivent ainsi estimer la situation, notamment sécuritaire, du chef de l’État, les besoins et les attentes, en vue de formuler une éventuelle proposition sur-mesure. Telle est la mission des trois « VVIP ».
Accueil de migrants illégaux
À leur arrivée, le trio de fonctionnaires du département d’État a d’abord retrouvé ses points de contact à l’ambassade américaine dirigée par Claire Pierangelo, nommée en 2021 par l’administration de Joe Biden. Marginalisée par la nouvelle administration Trump, elle est sur le départ et tenue à l’écart des plans confidentiels de Washington sur la Grande Île.
Le 6 janvier, en début d’après-midi, les émissaires se sont rendus à l’Assemblée nationale, à Tsimbazaza, pour s’entretenir longuement avec Siteny Randrianasoloniaiko. La semaine précédente, celui-ci avait orchestré la venue d’une délégation russe d’une quarantaine de personnes, menée par le général Andreï Averianov, à la tête de l’unité 29155 du GRU. Ce qui ne lui a pas été reproché par ses visiteurs de Washington. Avec lui, les envoyés de la Maison blanche n’ont pas approfondi les questions d’ordre sécuritaire, mais l’éventualité d’un accueil à Madagascar de réfugiés et de migrants illégaux aux États-Unis a été évoquée par Christian Jové Ehrhardt, officiellement chargé de ces questions au département d’État.
Le volet central de la mission est réservé au chef de l’État. Dans la continuité du « pacte » de Dubaï, les questions stratégiques seront abordées dans les jours qui suivent, au palais d’Iavoloha, lors d’une audience avec le colonel Randrianirina. Initialement fixée au jeudi 8 janvier à 9 heures, elle a dû être reportée en raison de problèmes de santé de l’un des trois « VVIP » américains.
Intérêts miniers stratégiques
Au-delà des enjeux sécuritaires, qui intègrent aussi la lutte contre la piraterie, les intérêts américains se portent sur le secteur minier et plus particulièrement les terres rares et des minerais stratégiques comme le graphite. Avec en ligne de mire le projet Base Toliara, rebaptisé Vara Mada depuis la fin de 2025 (AI du 23/12/25). Implanté dans le sud-ouest de Madagascar, à proximité de la ville côtière de Tuléar, le site regorge de sables minéralisés et de terres rares dont la monazite, qui contient de l’uranium.
Ce projet est passé en décembre 2024 sous le contrôle de la société américaine Energy Fuels, dirigée par Mark Chalmers, après son rachat à l’australien Base Resources. Depuis, rien n’a pu démarrer. La société établie dans l’État du Colorado avait tenté de précipiter, en coulisses, la révision de la loi sur les grands investissements miniers (LGIM, promulguée en 2002), préalable indispensable au lancement de ses travaux, initialement prévus début 2026 (AI du 22/05/25). En vain.
Le coup d’État a interrompu ces plans, et Energy Fuels, qui table sur un investissement de 770 millions de dollars, doit désormais composer avec la pression grandissante de Siteny Randriasoloniaiko, fervent détracteur du projet minier depuis une quinzaine d’années – bien avant qu’il ne passe sous pavillon américain. Le 14 décembre 2025, ce dernier a lancé une commission d’enquête parlementaire sur les trois principaux projets d’exploitation minière du pays.
Moins imposant que le complexe minier d’Ambatovy, sur la côte est, le site de la société américaine est considéré comme stratégique : Washington compte bien convaincre Siteny Randriasoloniaiko, à défaut de le faire plier. Outre les mines, les États-Unis surveillent de près la filière vanille dont ils sont les premiers importateurs au monde. Enfin, à la suite des demandes de Michaël Randrianirina formulées à Dubaï, l’administration Trump n’exclut pas de faciliter des investissements dans le secteur du traitement et de la distribution de l’eau, ainsi que dans l’électricité.
Sécurité, business et défense
Sur le plan militaire, un site est également convoité : la base navale militaire de Diego-Suarez. Située dans l’extrême nord du pays, cette ancienne installation coloniale française, sur la route reliant l’Atlantique et l’océan Indien, ouvre sur les côtes africaines, Mayotte et La Réunion. La baie de Diego-Suarez a aussi l’avantage de pouvoir accueillir des navires en eau profonde.
Fin 2021, lors du blocage du canal de Suez par un porte-conteneurs (AI du 04/02/22), les États-Unis avaient réactivé la coopération sécuritaire avec Antananarivo mais ont dû se contenter de l’établissement d’une salle de commandement dévolue au contrôle des opérations maritimes. Les trois émissaires de la Maison blanche comptent bien jouer leur partition auprès du colonel Randrianirina quant à l’avenir de cette base militaire. Le chef de l’État s’est d’ailleurs rendu sur place, les 6 et 7 janvier 2026, avant de regagner la capitale.
Commencées à Dubaï et prolongées à Antananarivo, ces tractations secrètes pourraient se poursuivre à Abu Dhabi en début de semaine prochaine. Sauf changement de dernière minute, le président de transition a répondu favorablement à l’invitation officielle du vice-premier ministre et chef de la diplomatie des Émirats arabes unis, Abdullah bin Zayed Al Nahyan. Les autorités de la capitale fédérale émiratie avaient peu goûté la venue du colonel Randrianirina à Dubaï pour des échanges auxquels Abu Dhabi n’avait pas été associé. D’autant qu’ils portaient sur des questions de diplomatie et de renseignement – des secteurs régaliens que le pouvoir central souhaite garder sous sa coupe. Le tout dans un contexte de rivalités entre les deux émirats.
Si le chef de l’État des Émirats arabes unis Mohamed bin Zayed Al Nahyan (MbZ) ne reçoit que des homologues élus, son ministre des affaires étrangères profite de l’Abu Dhabi Sustainability Week (ADSW, Semaine du développement durable d’Abu Dhabi), du 11 au 15 janvier, pour s’entretenir avec le colonel Randrianirina. À cette occasion, il n’est pas exclu que des émissaires de Donald Trump fassent aussi le déplacement. L’axe États-Unis-Émirats arabes unis-Israël cherche à avancer vite et à tirer profit de cette période de transition, au plus près de celui qui la dirige. Dans l’espoir de faire de Madagascar un laboratoire politico-militaire dans une région d’Afrique désormais considérée comme prioritaire par Washington.

 

Joan Tilouine
Laure Verneau

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