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Le Journal de l'île Rouge
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Les leçons d’il y a 30 ans – L’histoire malgache a une mauvaise habitude : elle ne tue jamais ses fantômes

La gazette de la grande île
28/01/20265 minute read

Il y a, à Madagascar, une loi non écrite, plus solide que toutes les Constitutions successives. Aucun régime ne tombe vraiment, il se met seulement en veille. Il attend. Il observe. Et il revient. Le règne de Zafy Albert s’est effrité non pas par manque de légitimité morale, il en avait, mais par « naïveté politique », par croyance dangereuse que l’Histoire allait enfin obéir au peuple. Erreur fatale. L’Histoire malgache n’obéit pas, elle ruse. Il croyait avoir fermé la parenthèse Ratsiraka. Il n’avait fait que la plier.

Zafy Albert arrivait porté par la rue, par l’espoir, par la fatigue d’un peuple lassé de l’homme fort, du parti unique, du verbe militaire. Il incarnait la respiration démocratique, la promesse d’un État fort, l’idée, déjà audacieuse, que le pouvoir peut être temporaire. Mais gouverner un pays n’est pas rédigé une Constitution. Il ouvrit toutes les fenêtres sans vérifier si les portes sont verrouillées. Il apaisait, il dialoguait, pendant que l’ancien régime se réorganisa en silence. Il parlait de démocratie, mais gouvernait avec des cadres formés par l’ancien régime. Didier Ratsiraka, en exil, n’était pas mort politiquement. Il compilait. Il observait. Il attendait que le pouvoir civil s’épuise à se justifier. Et il revient. Son retour ne fut pas un événement, ce fut une défaillance stratégique. La démocratie naissante n’avait ni muscles, ni anticorps. Elle fut renversée non par la force brute, mais par l’usure, par la division interne, par la nostalgie savamment entretenue d’un ordre autoritaire maquillé en stabilité. Le régime transitoire ne fut pas renversé, il s’est dissout.

La Refondation parle de souveraineté, mais s’appuie sur les mêmes technocrates, les mêmes juristes, les mêmes hommes d’affaires, simplement repeints aux couleurs du moment. Et pourtant, il existe un parti plus puissant que tous les autres. Il n’a ni siège, ni drapeau, ni programme officiel. Il s’appelle la continuité opportuniste. Ses membres ont servi la Révolution socialiste, la Transition démocratique, la République libérale, la Refondation. Ils n’ont jamais été fidèles à une idéologie. Ils sont fidèles au pouvoir lui-même. C’est ce parti-là qui a survécu à Ratsiraka, à Zafy, à Ravalomanana, à Rajaonarimampianina, à Rajoelina. Et c’est ce parti-là qui attend patiemment la prochaine faille.

Aujourd’hui, la Refondation promet exactement ce que Zafy promettait hier : rompre avec les vieilles pratiques, nettoyer les institutions et rendre l’État au peuple. Mais l’Histoire, encore une fois, ricane. Car pendant que la Refondation parle d’avenir, le passé ne dort pas. Andry Rajoelina, qu’on le veuille ou non, n’est pas un ancien président parmi d’autres : c’est un système, un réseau, une culture du pouvoir. Il n’est pas en exil géographique, mais en exil tactique. Et l’exil, à Madagascar, est souvent une phase de maturation. Le danger n’est pas le retour, mais la préparation du retour. Il n’est pas dangereux parce qu’il pourrait revenir. Il est dangereux parce que tout est déjà prêt pour son retour, si la Refondation échoue. Les relais économiques sont là. Les fidélités administratives sont intactes. Les récits sont prêts « Il a fait des erreurs, mais il a de l’expérience. » « La Refondation a parlé, lui, il agissait. » Ce sont exactement les mêmes phrases qui ont ressuscité Ratsiraka. Notre Histoire ne se répète pas, elle plagie. Ce n’est jamais le retour qui détruit un régime de transition. C’est ce qu’il révèle. Le retour de Ratsiraka a révélé que Zafy Albert n’avait pas verrouillé l’État. Un retour inopiné de Rajoelina révélerait que la Refondation n’a pas refondé, mais simplement changé de façade. Un pouvoir de transition qui ne réforme pas profondément l’administration, ne coupe pas les circuits économiques de l’ancien régime, ne protège pas juridiquement ses propres fondations, est un pouvoir provisoire par nature, condamné à être recyclé ou absorbé. La Refondation n’échappera pas à cette logique par les discours. Elle n’y échappera que par des ruptures réelles, irréversibles, documentées, institutionnelles.

Zafy Albert est tombé parce qu’il croyait que le temps jouait pour lui. Le temps, à Madagascar, joue toujours pour ceux qui savent attendre. Si la Refondation croit qu’AndryRajoelina est un chapitre clos, elle se trompe. S’il est laissé à l’état de souvenir politique, il redeviendra une option. S’il redevient une option, il redeviendra une solution pour ceux qui ont peur du vide. Et alors, comme en 1997, on dira « Ce n’est pas un retour en arrière, c’est un retour à l’ordre. »Non. Ce sera simplement la preuve que le pays n’a toujours pas appris à finir ce qu’il commence. L’Histoire ne pardonne pas les transitions inachevées, elle les… recycle.

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