Skip to content
Le Journal de l'île Rouge
Politique

Rajoelina, l’insaisissable maquerelle politique

La gazette de la grande île
09/02/20265 minute read

La Refondation avance à cloche-pied. Un pas en avant, un pas en arrière, un pied sur la case « justice », l’autre déjà suspendu au-dessus de la case « compromis ». La Refondation saute, hésite, recule. Elle joue à la marelle politique, ce jeu d’enfants où l’on croit progresser parce que l’on avance d’une case, sans jamais se rendre compte que le terrain lui-même n’a aucune valeur. Pendant ce temps, en face, ce n’est pas un jeu. C’est une table feutrée. Des cartes épaisses. Des jetons lourds. C’est le poker des grandes puissances, des réseaux d’affaires, des diplomaties cyniques, où l’on ne mise jamais ce que l’on ne peut pas perdre, et où Madagascar, lui, est souvent la mise.

Le communiqué, sous la référence 76/2026 de la Présidence de la Refondation malgache, est ferme, solennel, indigné. Les mots sont bien choisis, la mémoire invoquée, le sang rappelé, la souveraineté proclamée. Mais la politique ne se gagne pas avec des communiqués, surtout quand ceux-ci servent à masquer une vérité inconfortable que l’État malagasy n’a toujours pas osé aller jusqu’au bout de sa propre logique. On condamne à l’extérieur ce que l’on tolère encore à l’intérieur. On s’indigne de la reconnaissance diplomatique d’un homme que l’on n’a pas définitivement neutralisé juridiquement. On dénonce une légitimation internationale tout en laissant subsister, par calcul ou par peur, les conditions mêmes de cette légitimation. C’est là que la marelle devient tragique. Car dans le monde réel, les demi-décisions sont des invitations. Invitation à négocier. Invitation à recycler. Invitation à blanchir politiquement ce qui n’a pas été soldé judiciairement.

Rajoelina la maquerelle

La SADC, comme toute organisation régionale, ne fonctionne pas à l’indignation morale, mais à la lecture froide des rapports de force. Elle regarde un État prônant la refondation qui hésite, qui temporise, qui compartimente la justice selon les circonstances, et elle en tire une conclusion simple : le dossier n’est pas clos. Donc, il est jouable. Et quand un dossier est jouable, les joueurs entrent. Ce n’est même pas une question de corruption avérée ou d’argent qui circule, cela relève du soupçon, de la rumeur, de l’opinion publique. Non. Le scandale est plus profond : l’État lui-même a laissé une porte entrouverte. Or, en politique internationale, une porte entrouverte est une porte ouverte. Pendant que la Refondation parle de mémoire, d’apaisement et de réconciliation, l’ancien système mafieux, lui, parle le langage qu’il maîtrise : celui des réseaux, des fidélités anciennes, des continuités économiques, des alliances recyclées. Là où le pouvoir invoque la morale, Rajoelina invoque l’efficacité. Là où l’État cherche le consensus, Rajoelina cherche la survie politique.

Et la jeunesse d’où sont issues les Gen Z, encore une fois, regarde. Elle regarde un pays où l’on peut diriger, chuter, partir, revenir par les salons étrangers, pendant que ceux qui ont payé le prix fort, les anonymes, les morts, les familles brisées, n’ont droit qu’à des paragraphes dans des communiqués. Elle comprend une chose terrible, « le courage politique s’arrête là où commencent les intérêts imbriqués ». La Refondation voulait rompre avec l’ancien monde. Mais on ne rompt pas avec un système en gardant ses ambiguïtés, ses silences stratégiques, ses prudences calculées. On ne détruit pas un mythe politique en le laissant flotter, intact, dans l’imaginaire régional.

Rajoelina la maquerelle

 

Ce n’est pas Andry Rajoelina qui ternit encore l’image de Madagascar. Personne ne veut formuler cette vérité. C’est l’incapacité assumée de l’État à fermer définitivement son chapitre. On dénonce la légitimation diplomatique d’Andry Rajoelina tout en maintenant, par inertie ou calcul, une zone grise judiciaire qui lui permet précisément de circuler, de parler, d’exister politiquement. C’est là le cœur du problème : Rajoelina n’est pas puissant parce qu’il est fort, il est puissant parce que l’État est hésitant. Tant que les poursuites restent incomplètes, fragmentées, ajournées, ou instrumentalisées, tant que sa fortune issue de Bien Mal Acquis n’est pas scellée, l’ancien président demeure un actif politique recyclable, par des monarchies, des réseaux d’affaires, ou des organisations régionales davantage guidées par la stabilité apparente que par la justice réelle. La SADC ne crée pas cette faiblesse : elle l’exploite.

Le pouvoir actuel continuera à jouer à la marelle, persuadé d’avancer, pendant que les tentacules mafieux de Rajoelina empilent les jetons autour d’une table où son destin se négocie sans lui. Le « parrain », lui, a bien conservé ses réseaux économiques, sa capacité d’influence, son capital financier. Notre Refondation, elle, s’enferme dans ses communiqués. La souveraineté ne se proclame pas, elle s’exécute. Et l’impunité prolongée, réelle ou perçue, finit toujours par contaminer l’extérieur. Madagascar condamnera toujours, mais… n’achève rien.

Partager cette article
Articles connexes
Back To Top