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Le Journal de l'île Rouge
Société

L’assurance à Madagascar : le grand mirage de la protection

La gazette de la grande île
14/02/20265 minute read

À Madagascar, l’assurance existe. Mais protège-t-elle la nation ? La question dérange. Elle doit pourtant être posée sans trembler. Car un pays exposé chaque année aux cyclones, aux inondations, aux sécheresses et aux incendies ne peut pas survivre durablement sans un système assurantiel solide. L’assurance n’est pas un produit financier secondaire. Elle est une colonne vertébrale économique. Elle est la mécanique invisible qui empêche une catastrophe naturelle de devenir une catastrophe nationale. Et pourtant, dans la Grande Île, l’assurance reste un luxe urbain, un réflexe bancaire, une formalité automobile. Elle n’est ni un outil de résilience rurale, ni un amortisseur social, ni un pilier de souveraineté.

Lorsque deux cyclones frappent en dix jours, ce n’est pas seulement le vent qui ravage les maisons. C’est le capital accumulé pendant des années qui disparaît en quelques heures. Un paysan perd sa récolte. Une mère perd son étal. Un pêcheur perd sa pirogue. Un petit commerçant perd son stock. Sans assurance, la reconstruction ne se fait pas avec une indemnisation. Elle se fait avec un crédit informel, avec de la dette, avec la solidarité familiale, ou avec l’aide internationale. Autrement dit, la nation ne mutualise pas le risque. Elle le subit avec une économie sans filet structurel. Le secteur primaire est alors l’angle mort assurantiel. Plus de 70 % de la population vit directement ou indirectement du secteur primaire. Agriculture, pêche, élevage. C’est le socle alimentaire. C’est le premier employeur. C’est le premier rempart contre la faim. Et pourtant, ce secteur reste presque entièrement hors du système assurantiel formel. Pourquoi ? Parce que le risque est trop élevé. Parce que les revenus sont irréguliers. Parce que les données sont insuffisantes. Parce que la rentabilité immédiate n’est pas garantie. Les assureurs ne sont pas des œuvres caritatives. Ils calculent. Ils tariferont là où le risque est mesurable et solvable. Mais lorsque tout un secteur vital devient “non assurable”, ce n’est plus seulement un problème privé. C’est un problème national. À Madagascar, l’assurance est la logique de la vitrine. Elle couvre les véhicules, les grandes entreprises, les bâtiments formels, les exportateurs structurés. Elle protège les circuits bancarisés. Elle sécurise les flux commerciaux formels. Elle accompagne l’économie visible. Mais l’économie réelle, celle des campagnes, des marchés populaires, des pêcheurs côtiers, reste nue face aux éléments. Le cyclone n’est pas une surprise annuelle. Il est une certitude statistique. Ne pas structurer une réponse assurantielle face à une certitude climatique relève d’un aveuglement stratégique. Et c’est là qu’on remarque l’absence d’un régime national catastrophe. Dans certains pays, les catastrophes naturelles sont mutualisées à l’échelle nationale. Il existe des mécanismes obligatoires. Des fonds de garantie. Des systèmes paramétriques basés sur les indices météo. À Madagascar, la réponse reste fragmentée. Après chaque désastre : on évalue, on appelle à l’aide, on reconstruit partiellement et puis on attend le prochain choc. Ce cycle n’est pas une fatalité climatique. C’est une faiblesse institutionnelle.

L’assurance doit être le pilier silencieux de la souveraineté. Un pays souverain ne dépend pas uniquement de ses frontières. Il dépend de sa capacité à absorber les chocs. Sans assurance : les banques hésitent à prêter, les investisseurs hésitent à s’engager et les agriculteurs hésitent à moderniser. L’État s’endette après chaque catastrophe. L’absence d’assurance systémique entretient la pauvreté structurelle. La reconstruction permanente empêche l’accumulation de richesse. Le paradoxe ? On parle de Refondation, on parle de développement, on parle d’industrialisation et on parle de souveraineté économique. On ne fait que parler en fait. Mais comment bâtir un projet industriel dans un pays où la base agricole peut être anéantie chaque année sans mécanisme de compensation structuré ? Comment encourager l’investissement rural sans filet de sécurité ? Comment parler de transformation économique si le risque climatique n’est pas intégré dans l’architecture financière nationale ? Ce sera le chantier incontournable de la Refondation. Si Madagascar veut réellement rompre avec la fragilité chronique, il faudra mettre en place une assurance agricole paramétrique nationale, créer un fonds de garantie climatique, exiger la transparence des produits assurantiels existants, coupler crédit agricole et assurance obligatoire, et digitaliser la cartographie des exploitations. Ce n’est pas un luxe. C’est une réforme de survie économique.

On ne reconstruit pas une nation résiliente avec des discours. On la reconstruit avec des mécanismes. L’assurance n’est pas un contrat individuel. C’est un pacte collectif contre l’effondrement. Tant que le cyclone ruinera des milliers de familles sans indemnisation, tant que la sécheresse effacera des saisons entières sans compensation, tant que le secteur primaire restera hors du champ assurantiel, le développement restera un slogan suspendu au vent. Et le vent, à Madagascar, revient… chaque année.

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