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Le Journal de l'île Rouge
Economie

Litchi : le circuit opaque des Darons qui ont saigné Madagascar

La gazette de la grande île
21/02/20266 minute read

Il y a les images officielles : conteneurs scellés, cérémonies de lancement de campagne, discours sur la « vitrine de l’exportation malgache ». Et puis il y a la réalité : un circuit verrouillé, concentré, opaque, qui transforme un fruit national en machine à cash pour une minorité. Le litchi malgache n’est pas un produit anodin. Chaque campagne génère des millions d’euros en devises. Chaque navire qui quitte Toamasina transporte non seulement des tonnes de fruits rouges, mais une part stratégique de la richesse nationale. Pourtant, à la base de la pyramide, le petit producteur reste prisonnier d’un prix dérisoire, dicté sans négociation réelle. L’ouverture d’une procédure par le Pôle Anti-Corruption d’Antananarivo marque un tournant symbolique dans la gouvernance économique malgache. Lorsqu’un dossier touche un acteur influent comme Ravatomanga, figure associée au groupe SODIAT, ce n’est pas seulement une affaire individuelle : c’est toute l’architecture d’un secteur stratégique, longtemps dominé par la mafia, qui doit être interrogée.

Le Groupement des Exportateurs de Litchis de Madagascar (GEL) structure historiquement la campagne d’exportation. La question centrale n’est pas seulement judiciaire : elle est surtout économique. Qui ont contrôlé les quotas ? Qui ont fixé les conditions d’accès au marché ? Comment se répartissait la valeur ajoutée entre producteurs, collecteurs, exportateurs et distributeurs internationaux ? Dans une économie insulaire dépendante de quelques produits phares (litchi, girofle, vanille, …), la gouvernance des filières devient un enjeu de souveraineté nationale. Le circuit était connu des initiés : l’achat massif à bas prix auprès des collecteurs locaux, ou la fameuse « campagne du litchi », l’attribution de quotas concentrés entre quelques opérateurs, l’exportation vers des plateformes intermédiaires à l’étranger et la revente sur le marché européen avec des marges exponentielles. Entre le prix payé au paysan et celui affiché sur les étals internationaux (Paris, Dubaï, Maurice…), l’écart est vertigineux. Un système de quotas peut être légitime. Il peut protéger la qualité, structurer la campagne, éviter la surproduction. Mais lorsqu’il devient opaque, inégalitaire, concentré entre les mêmes mains, il cesse d’être un outil économique. Il devient un levier de domination. Quand l’accès au marché dépend de réseaux d’influence, quand les décisions stratégiques se prennent entre quelques magnats interconnectés, la concurrence disparaît. Et avec elle, la justice économique. Qui ont capté cette différence ? Pas le petit exploitant. Pas la commune rurale. Pas le Trésor public. Ce sont ces fils à papa, ces héritiers des « Darons » qui ont bien profité de cette mainmise mafieuse. À maintes reprises, les communautés locales ont tiré sur la sonnette d’alarme sur l’hémorragie silencieuse générée par ce marché juteux, mais sans retour ni pour le pays ni pour les régions d’exploitation. Dans une économie qui manque cruellement de devises, chaque euro exporté devrait renforcer la stabilité nationale. Mais, lorsque les flux transitent par des structures « offshore » ou des intermédiaires étrangers, une question surgit : Combien revient réellement à Madagascar ? Le non-rapatriement intégral des devises, ou leur dilution dans des circuits internationaux complexes, affaiblit la monnaie, réduit les recettes fiscales et entretient la dépendance. Pendant ce temps, les campagnes s’enchaînaient. Les profits aussi.

Dans chaque secteur stratégique malgache, surtout le litchi, le girofle, la vanille et les minerais, on retrouve un schéma identique : une poignée d’acteurs dominants ou les fameux « Darons », interconnectés, protégés par des réseaux d’influence, capables de peser sur les décisions administratives. Ils ne portent pas d’armes. Ils portent des signatures et des tampons de diverses sociétés écran malgaches. Ils ont tout acheté, les arrêtés, les agréments, les licences et les quotas. Leur pouvoir n’est pas visible dans les champs, mais dès le second trimestre, les produits de luxes importés sont bien visibles, le fameux « trade misinvoicing ». Cette opération qui ne s’apprend pas sur les bancs universitaires est la première méthode de prédilection de la mafia de Ravatomanga. Il s’exerce dans les bureaux discrets à Tamatave. Au bout de la chaîne, il y a l’homme ou la femme qui grimpe à l’arbre. Celui qui vend son kilo à un prix qui ne couvre même pas l’inflation annuelle. Celui qui ignore que son fruit sera revendu dix fois plus cher à des milliers de kilomètres de là. On parle de compétitivité. On parle de normes européennes. On parle de logistique. Mais on ne parle jamais de justice économique et sociale. Le grand absent est le paysan malgache.

Ce que nous révèle cette prise de responsabilité de la justice malgache est le débat qui dépasse un nom ou un dossier. Il révèle une maladie plus profonde. Nos filières stratégiques et souveraines ont été trop longtemps concentrées aux mains d’une poignée de familles sans vergogne. L’absence de transparence sur la répartition des marges a été la faillite de l’état et du secteur primaire malgache. La faiblesse du contrôle des flux financiers, souvent compensée par des mallettes bien juteuses, a créé et favorisé cette dépendance politique vis-à-vis de puissances économiques internes. Tant que ces mécanismes subsisteront, le fruit changera. Le système, lui, restera.

Nous avons manqué de courage institutionnel trop longtemps. Si l’économie du litchi, du girofle et des produits rares a été confisquée pendant des années par des cercles fermés d’influence, alors le moment est venu de briser ce plafond opaque. Démanteler les réseaux de captation. Rendre publics les quotas. Auditer les flux de devises. Garantir un prix minimum équitable aux producteurs. Si cette procédure aboutit à des réformes structurelles (transparence des quotas, publication des membres, audits indépendants), elle pourrait constituer un précédent majeur pour : la vanille, les mines, et d’autres secteurs stratégiques. Car un pays qui laisse ses filières stratégiques être accaparées finit toujours par exporter sa souveraineté. Et aucun fruit, aussi rouge soit-il, ne mérite d’être trempé dans… l’ombre des mafias de « Tanandava » et autres quartiers influents de Toamasina.

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