Pendant longtemps, à Madagascar, les mots étaient soigneusement choisis pour ne pas nommer les choses. On parlait de « dysfonctionnements », de « problèmes de gouvernance », de « lenteurs administratives ». Tout un vocabulaire diplomatique destiné à masquer une réalité bien plus brutale. Aujourd’hui, le mot est enfin prononcé : « captation de l’État. ». Ce n’est pas un mot anodin. Dans la littérature politique internationale, la captation de l’État signifie que le pouvoir public est progressivement confisqué par des intérêts privés ou par des réseaux politico-financiers, qui utilisent l’appareil d’État comme une entreprise au service de leurs intérêts. Et lorsque ce terme commence à être discuté publiquement, simultanément par des diplomates étrangers et par des acteurs politiques nationaux, cela signifie généralement une chose : le problème n’est plus nié. Il est désormais nommé.
À Madagascar, la captation de l’État ne date pas d’hier. Elle est le produit d’un long processus. Depuis les Programmes d’Ajustement Structurel des années 1980, l’État a progressivement été affaibli, privatisé dans ses fonctions, fragmenté dans son autorité. Dans ce vide institutionnel se sont installés des réseaux hybrides : alliances entre pouvoir politique et grands opérateurs économiques, influence des marchés publics dans la construction des fortunes et contrôle des ressources naturelles par des intérêts croisés. Peu à peu, le fonctionnement normal, où les institutions décident pour l’intérêt général, s’est transformé en système de décision opaque où les arbitrages se font ailleurs que dans les institutions. Le Parlement vote souvent des textes qu’il ne maîtrise pas. L’administration exécute des décisions qu’elle ne comprend pas. La justice hésite à poursuivre ceux qui financent la politique. C’est la définition même d’un État capturé : les institutions continuent d’exister, mais le pouvoir réel s’est déplacé hors d’elles. Le timing est alors révélateur. Pourquoi ce débat surgit maintenant ? Lorsque les ambassades occidentales commencent à organiser des conférences sur la captation de l’État, ce n’est jamais uniquement académique. C’est un signal diplomatique. Cela signifie que les partenaires internationaux observent une dérive institutionnelle suffisamment grave pour justifier un débat public. Dans le même temps, des collectifs politiques nationaux proposent également ce thème. Non pas par hasard, mais parce qu’ils sentent que le moment politique est mûr. Madagascar traverse aujourd’hui une combinaison dangereuse : crise économique persistante, défiance sociale massive, institutions fragilisées et perception généralisée d’injustice sociale. Dans ce climat, la notion de captation de l’État agit comme un révélateur collectif. Elle donne un nom à ce que beaucoup ressentent confusément : que le système fonctionne pour quelques-uns, et non pour la nation.
Dans le même contexte, l’annonce de la Présidence de la Refondation évoquant l’abrogation du gouvernement actuel apparaît comme un premier frémissement politique. Il ne s’agit pas encore d’une rupture institutionnelle, ni d’un bouleversement du système. Mais le geste est symbolique. Pour la première fois depuis longtemps, un acteur politique formule publiquement une remise en cause directe de la légitimité du gouvernement en place, en s’inscrivant implicitement dans le débat sur la captation de l’État. Ce type d’initiative est rarement isolé. Dans l’histoire politique de nombreux pays, les premières dénonciations du système apparaissent souvent sous la forme d’actes politiques minoritaires, presque marginaux au départ. Puis, si le malaise social persiste, ces actes deviennent progressivement des points de ralliement. Le débat qui s’ouvre est avant tout une bataille de récits, une bataille de narratifs. Les débats sur la gouvernance ne sont jamais purement moraux. Ils sont aussi économiques et stratégiques. Mais au fond, le problème de Madagascar n’est pas seulement la captation de l’État. Le problème est que le système politique semble incapable de produire sa propre correction. Dans les démocraties solides, les abus du pouvoir finissent par être corrigés par les institutions : élections, justice indépendante, contre-pouvoirs. Lorsque ces mécanismes fonctionnent mal, la contestation se déplace ailleurs : dans la rue, dans les crises politiques, ou dans les ruptures institutionnelles. C’est précisément ce que redoutent les observateurs aujourd’hui.
Les conférences sur la captation de l’État ne sont peut-être qu’un débat académique. L’abrogation du gouvernement n’est peut-être qu’un geste politique isolé. Mais l’histoire politique enseigne une chose simple : les systèmes ne tombent jamais d’un seul coup. Ils commencent par être contestés dans les conférences. Puis dans les tribunes politiques. Puis dans l’opinion publique. Et le jour où tout le monde comprend que l’État ne servira plus la nation, mais quelques intérêts, la question n’est plus de savoir si le système doit changer, mais quand et comment il changera. À ce moment-là, les futurs gouvernements ne seront plus renversés par leurs adversaires. Ils le seront par le poids de leurs propres… contradictions.







