Il n’y a plus de grand mensonge. Il n’y a même plus de grande illusion. Il reste juste l’habitude. L’habitude de survivre dans un système qui ne promet plus vraiment de lendemain, mais qui sait encore parfaitement gérer le présent, juste assez pour éviter l’explosion, jamais assez pour permettre la reconstruction. Il y a des régimes qui chutent dans le fracas. Et il y a ceux qui se délitent dans le silence, à force de contradictions, de demi-mesures et de mensonges répétés. Madagascar semble aujourd’hui engagé dans cette dangereuse trajectoire.
Comme sous Mikhaïl Gorbatchev, le discours officiel évoque des réformes, des modernisations, des émergences et des attractivités économiques. Mais derrière cette façade, la réalité plus exacerbant, on nous rabâche des transformations sans toucher aux structures profondes, on promet l’efficacité sans remettre en cause les circuits de rente, on évoque la transparence sans renoncer au contrôle politique. C’est exactement le piège de la « Perestroïka » : changer l’apparence sans changer la nature du pouvoir. Le pouvoir ne gouverne plus seulement par l’action, il gouverne par le récit. La méthode héritée des anciens régimes est ressortie des placards du Palais : la communication de masse qui vacille entre promesse et intimidation. Les discours de crise sont minutieusement construits pour justifier l’immobilisme, les annonces répétées de projets structurants aboutissent rarement et un futur radieux pour la jeunesse délaissée est mis en scène pendant que le présent s’enlise. Et en parallèle on met la pression sur les voix critiques, on retrace une ligne rouge invisible mais bien réelle. Ce n’est plus une répression frontale systématique, c’est plus subtil, plus moderne, plus efficace. On n’écrase pas toujours, on fatigue, on décourage et on isole.
Sur le plan économique, on est entre une désorganisation et une illusion de contrôle. Le symptôme le plus dangereux est là. Comme dans l’URSS finissante, on vit le déséquilibre entre secteur formel et informel, la perte de lisibilité économique, la dépendance accrue aux financements extérieurs et l’incapacité à structurer une production nationale solide. L’Etat semble partout et pourtant il ne contrôle plus grand-chose. Résultat : une inflation sociale silencieuse, une pauvreté persistante et une frustration, de plus en plus, généralisée. Le système tient mais il ne fonctionne plus. Le risque majeur est la libération incontrôlée des tensions. La grande erreur de la Perestroïka a été de libérer la parole sans pouvoir absorber ses conséquences. A Madagascar, le danger est similaire : montée d’une colère sociale diffuse, jeunesse désillusionnée et perte progressive de confiance dans les institutions. Rien n’explose encore. Mais tout s’accumule. Et l’histoire montre une chose : les systèmes ne s’effondrent pas quand tout va mal, ils s’effondrent quand ils ne peuvent plus cacher que rien ne fonctionne.
Quand un système vacille, une tentation apparaît toujours, celle de reprendre le contrôle par la force. C’est le spectre de la réponse autoritaire. A Madagascar, le risque ne serait pas forcément une junte classique, mais un durcissement du pouvoir, une centralisation accrue et une réduction progressive des espaces de contestation. La junte militaire arbore une “stabilisation” apparente qui, en réalité, accélère juste la rupture. Nous sommes pris dans une contradiction dangereuse, nous voulons attirer le monde, mais ne réformons pas assez pour être crédible. Nous voulons maintenir l’ordre mais sans résoudre les causes du désordre. C’est une zone grise, et les zones grises ne durent jamais.
La leçon de la Perestroïka est implacable. Un système qui retarde les vraies réformes finit par les subir, un pouvoir qui contrôle trop perd la réalité, un peuple qu’on n’écoute plus finit par parler autrement. Nous ne sommes pas condamnés. Mais nous sommes à un carrefour. Soit nous osons une transformation réelle, profonde, courageuse, soit nous subissons une lente dérive jusqu’au point de rupture. Et ce point, par définition, arrive toujours plus vite que… prévu.






