C’est un dossier explosif qui secoue la justice malgache et met en lumière les dérives de la gestion des fonds publics. Le projet immobilier « Lake Village » à Ivato, plus connu sous l’appellation de programme des « Buildings Mora », une promesse phare d’Andry Rajoelina destinée à offrir des logements sociaux, est aujourd’hui au cœur d’un gigantesque scandale financier. Alors que l’État a versé l’intégralité des sommes dues, des dizaines de milliards d’ariary ont été mystérieusement détournés, menant à l’émission d’un mandat d’arrêt international en janvier 2026 contre l’ancien gouverneur d’Analamanga, Hery Rasoamaromaka.
Initié sur un vaste site de 14 hectares à proximité du lac Iarivo et de l’aéroport international d’Ivato, le plan initial prévoyait la construction de 38 immeubles de type R+4, devant abriter un total de 578 appartements et 38 studios. Une première phase encourageante avait pourtant vu le jour en septembre 2023 avec l’inauguration officielle de 9 buildings, soit 135 appartements prêts à l’emploi.
Cependant, les 29 immeubles restants représentant plus de 470 logements supplémentaires sont aujourd’hui à l’état de friche industrielle. La raison ? Une asphyxie financière totale de l’entreprise de BTP en charge du chantier, orchestrée depuis les sommets de l’administration régionale.
Le mécanisme de la fraude
L’incompréhension et la gravité de ce dossier résident dans son mécanisme pervers. Sur le papier, l’État malgache a parfaitement honoré ses engagements financiers.
- Des décaissements réguliers du Trésor public : Les investigations menées par les services du Trésor public ont formellement prouvé que les budgets alloués au projet « Building Mora Lac Village Ivato » ont été régulièrement et intégralement débloqués. L’argent est bel et bien sorti des caisses de l’État pour financer la construction.
- La rétention et l’obstruction administrative : Le dysfonctionnement criminel s’est opéré au niveau de l’intermédiaire régional. Une fois les fonds transférés sous la tutelle du gouvernorat d’Analamanga, Hery Rasoamaromaka, agissant de concert avec la Personne Responsable des Marchés Publics (PRMP) de l’époque, a exercé une entrave délibérée et frauduleuse.
- Le gel des chantiers : En bloquant systématiquement le paiement des factures et des situations de travaux présentées par la société de BTP, les autorités régionales ont privé l’entreprise de toute trésorerie. Incapable de payer ses ouvriers, ses sous-traitants ou d’acheter les matériaux nécessaires, la société s’est vue contrainte de paralyser totalement le chantier pendant près de trois ans.
Si le coût global exact du marché public n’a pas été officiellement divulgué dans sa totalité, la valorisation de l’infrastructure bloquée donne le vertige. Avec une valeur marchande étatique estimée à environ 150 millions d’Ariary par unité, l’arrêt brutal de la construction des 29 immeubles restants représente un préjudice direct de plusieurs dizaines de milliards d’ariary en infrastructures publiques non finalisées. Les citoyens et les futurs acquéreurs se retrouvent ainsi lésés par des fonds publics volatilisés.
Sentant l’étau se resserrer à la suite d’audits rigoureux sur la gestion de la région Analamanga, Hery Rasoamaromaka a pris la fuite hors du territoire national. Face à cette cavale, la justice malgache a frappé fort en janvier 2026 en émettant un mandat d’arrêt international pour « détournement de fonds publics » et « entrave à l’exécution d’un marché public », ciblant également la PRMP de l’époque, considérée comme le bras technique de cette machination.
L’affaire dépasse désormais les frontières de Madagascar. Une vaste procédure de traque des avoirs a été enclenchée : les autorités judiciaires collaborent étroitement avec la Mauritius Revenue Authority à l’Île Maurice pour identifier, geler et évaluer la valeur des comptes bancaires et des biens immobiliers de luxe, à l’instar de la résidence de Belle Vue Harel, soupçonnés d’avoir été acquis grâce au pillage de ce chantier social.
Le dossier Hery Rasoamaromaka s’impose ainsi comme l’un des scandales de détournement de fonds publics les plus retentissants de ces dernières années, illustrant comment une infrastructure d’utilité publique a pu être sacrifiée au profit d’intérêts occultes.






