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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Et si … la bénédiction devenait un acte politique à Madagascar ?

La gazette de la grande île
02/02/20264 minute read

Madagascar traverse une crise qui ne dit pas toujours son nom. Crise de confiance. Crise de projet. Crise de sens. Dans ce vide, les identités religieuses, culturelles et communautaires, sont souvent convoquées non pour construire, mais pour se protéger, parfois pour s’opposer. C’est une pente dangereuse, car l’histoire montre que lorsque la politique instrumentalise la foi, ce sont toujours les peuples qui paient le prix. Et si nous osions une rupture radicale : faire de la bénédiction réciproque un acte politique fondateur ?

Madagascar n’a pas de problème religieux, mais un problème d’État. Soyons clairs : chrétiens et musulmans malgaches n’ont jamais été en guerre. Ils vivent, commercent, travaillent ensemble depuis des générations. Le vrai problème n’est pas la foi. Le vrai problème est l’effondrement de l’État comme garant du bien commun. Quand l’État échoue, la pauvreté devient chronique, l’économie informelle explose, les communautés se replient et la méfiance progresse. Dans ce contexte, la fraternité interconfessionnelle n’est plus un luxe moral, c’est une nécessité politique.

Et si bénir l’autre devient un geste spirituel à portée institutionnelle ? Que signifierait, concrètement, voir des responsables chrétiens bénir publiquement leurs concitoyens musulmans ? Ce serait refuser la logique du soupçon permanent, affirmer que la citoyenneté prime sur l’appartenance religieuse, rappeler que la foi, lorsqu’elle est authentique, n’a pas peur de l’autre. Dans un pays majoritairement chrétien, ce geste aurait une portée immense, il désamorcerait toute tentative future de polarisation religieuse à des fins politiques. La bénédiction ne peut rester symbolique. Elle appelle une réponse concrète. L’économie est la seule réponse politique des musulmans malgaches. La tradition musulmane place l’économie au cœur de l’éthique sociale : commerce juste, investissement productif, solidarité et création de valeur réelle. Dans un Madagascar exsangue, cela pourrait se traduire par des investissements communautaires dans l’éducation à la citoyenneté, l’économie verte et bleue, la structuration de circuits économiques inclusifs, la création d’emplois pour des familles majoritairement chrétiennes et la transformation de la richesse en stabilité sociale. Ce serait un acte politique fort, démontrer que la prospérité partagée est une arme contre le chaos.

Entre autres, il nous faut refuser les conflits importés. Madagascar n’est ni le Moyen-Orient, ni l’Europe identitaire, ni un terrain d’expérimentation idéologique. Pourtant, les récits toxiques arrivent, celles des oppositions artificielles entre religions, les fantasmes sécuritaires et les instrumentalisations géopolitiques. La bénédiction réciproque dit non à tout cela. Elle affirme une souveraineté morale. Nous ne serons pas le théâtre de conflits qui ne sont pas les nôtres. Une alliance des pauvres face à l’échec des élites. Ce projet n’est pas naïf. Il est lucide. Chrétiens et musulmans malgaches partagent la précarité et l’exclusion économique. Le citoyen se lasse de l’abandon institutionnel et exprime la fatigue des promesses politiques. Face à des élites souvent déconnectées, l’alliance citoyenne interconfessionnelle peut devenir un contre-pouvoir pacifique, fondé sur la foi pour restaurer la dignité, l’économie pour restaurer l’autonomie et la solidarité pour restaurer la paix. Ce sera une leçon pour la classe politique. A ceux qui gouvernent, cette tribune adresse un message simple, la paix ne se décrète pas par des discours. Elle se construit par des actes économiques justes et par le respect actif de toutes les composantes de la nation. A défaut, ce sont toujours les communautés qui inventeront seules des solutions, pendant que l’État regardera passer l’Histoire.

Si Madagascar réussit cela, transformer la foi en pont et l’économie en ciment, alors la Grande Ile pourra offrir au monde un modèle rare, celui d’un pays pauvre mais lucide, spirituel mais pragmatique et pluraliste sans être fragmenté. Bénir l’autre et le voir prospérer n’est pas une faiblesse politique. C’est un acte de souveraineté, … une chance historique.

Thierry Raharison, Coordinateur des Programmes PECC et PECC’ADY

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