Le mot est noble. Il sonne souverain et il sent la dignité géopolitique : « Non-alignement ». Mais dans la pratique, le non-alignement n’est ni une posture romantique ni un slogan d’indépendance. C’est une doctrine exigeante, coûteuse et stratégique. Pour Madagascar, c’est un exercice d’équilibriste au-dessus d’un précipice de 60 ans. Le non-alignement naît au cœur de la guerre froide, porté par des États refusant de choisir entre Washington et Moscou. Il s’incarne notamment dans le Mouvement des non-alignés, fondé autour de leaders comme Josip Broz Tito, Jawaharlal Nehru et Gamal Abdel Nasser. Le principe est simple, refuser l’alignement militaire automatique, préserver l’autonomie stratégique et multiplier les partenariats sans dépendance exclusive. Mais le non-alignement véritable exige surtout une économie solide, une diplomatie compétente, une armée crédible et une élite stratégique cohérente, denrée rare malgache. Sans ces piliers, le non-alignement devient un slogan pendant que le pays reste dépendant financièrement.
La guerre froide est terminée, mais le monde redevient bipolaire. D’un côté, il y a l’Occident, l’OTAN et leurs institutions financières dominantes. De l’autre, la Russie, la Chine et les BRICS. Le non-alignement version 2026 n’est plus idéologique, il est transactionnel. Des puissances comme l’Inde ou le Brésil pratiquent un non-alignement pragmatique : commercer avec tous et ne dépendre de personne. La Chine, elle, ne se dit pas non-alignée mais elle construit un ordre alternatif. La Russie utilise le discours souverainiste comme outil d’influence. Les BRICS deviennent une plateforme d’équilibrage, pas un club de saints. Le non-alignement moderne exige « maturité stratégique », sinon, il devient une oscillation opportuniste. Le débat semble noble et il donne l’illusion d’une hauteur stratégique. Il flatte notre orgueil national. Mais derrière les mots “non-alignement” ou “diversification stratégique”, il y a une question bien plus brutale : Madagascar a-t-il réellement la capacité d’être « non-aligné » ? Car le non-alignement n’est pas un slogan diplomatique. C’est une démonstration de force intérieure. Le récent voyage présidentiel en Russie et la prochaine escale élyséenne sont-ils une réelle diplomatie ou encore un théâtre communicationnel de démonstration de réseaux d’influence introductifs ? Géopolitiquement, cela peut sembler habile : parler à Moscou et à Paris. Mais la vraie question n’est pas les communications, c’est le contenu : Quels accords concrets ? Quels transferts technologiques ? Quelles garanties ? Quelle transparence ? Madagascar, trop fragilisé, ne peut plus se permettre une diplomatie de spectacle. Si on parle à la Russie, l’Occident nous observe. Si on parle à la France, d’autres puissances nous analysent. La diplomatie moderne est un jeu d’équilibre. Mais l’équilibre exige « colonne vertébrale ».
Nous ne sommes pas confrontés à un dilemme géopolitique. Nous sommes confrontés à notre propre déficit institutionnel. Un État fragile ne peut pas être non-aligné, il oscille. Un pays miné par la corruption ne choisit pas ses partenaires, il choisit ses créanciers. Un régime sans transparence ne pratique pas la souveraineté, il pratique la survie. La Refondation est-elle capable d’un vrai choix géopolitique ? Le vrai débat n’est pas la France ou les BRICS, l’Occident ou l’Eurasie, la tradition ou la rupture. Le vrai débat est quand serions-nous prêts à bâtir un État capable de négocier d’égal à égal ? Sans réforme de la justice, de l’administration, de la fiscalité, de la culture politique et d’une véritable révolution culturelle civique, le non-alignement restera une posture. Et l’alignement restera un réflexe.
Le non-alignement n’est pas un costume diplomatique. C’est une discipline nationale. Tant que la refondation restera un discours sans réforme profonde de l’État, le pays oscillera d’un partenaire à l’autre, cherchant un sauveur extérieur. Or la souveraineté ne s’importe pas, elle se construit par la vraie alternative institutionnelle. Nous ne choisirons ni l’alignement ni le non-alignement. Nous révèlerons simplement ce que nous pourrions devenir, un pays qui a oser reconstruire ses institutions pour parler à tous sans s’agenouiller, avec une réelle volonté politique, sans compromis ni calcul d’intérêts personnels. Sans une véritable reconstruction, nous changerons seulement de « maître ». La souveraineté ne se proclame pas à Moscou, ni ailleurs. Elle ne se photographie pas à Paris ni ailleurs. Elle se forgera dans la rigueur, la transparence et la discipline citoyenne. Sans cela, le choix politique de Madagascar ne sera pas stratégique, il sera juste symptomatique. Et nos générations ne retiendront pas le camp choisi, elles retiendront l’absence de … colonne vertébrale.





