Il y a des images qui devraient provoquer un sursaut national. Et puis il y a celles, plus violentes encore, qui glissent sur la conscience collective comme si elles faisaient désormais partie du décor. Des couches souillées abandonnées dans les allées d’un hôpital public. Des masques chirurgicaux piétinés par ceux-là mêmes qui sont censés protéger la vie. Et le personnel qui passe, détourne le regard, et continue. Ce n’est pas seulement une faillite sanitaire. C’est une capitulation. Car un hôpital n’est pas un marché, ni une gare, ni un terrain vague. C’est le dernier refuge du citoyen face à la maladie, la douleur, la mort. Quand ce refuge devient un dépotoir, ce n’est plus l’hôpital qui est en cause, c’est l’Etat lui-même qui abdique.
On invoquera, comme toujours, les excuses habituelles : manque de moyens, surcharge, salaires dérisoires. Certes. Mais depuis quand la dignité exige-t-elle un budget ? Depuis quand ramasser un déchet, signaler une anomalie, refuser l’indécence relève-t-il d’un financement extérieur ? A force de tout expliquer, on finit par tout excuser. Et à force de tout excuser, on ne corrige plus rien. Le personnel hospitalier n’est pas un bloc uniforme. Il y a des femmes et des hommes admirables qui tiennent encore debout dans ce système à bout de souffle. Mais il y a aussi cette fatigue morale qui dégénère en indifférence, cette routine du chaos qui transforme l’inacceptable en banalité. Quand plus personne ne s’indigne, la dégradation devient une norme. Et que dire des usagers ? Jeter des déchets médicaux en pleine allée, c’est plus qu’un geste incivique : c’est une déclaration. Une déclaration que le bien public ne vaut rien, qu’il n’appartient à personne, qu’on peut le salir sans conséquence. Mais cette mentalité ne naît pas dans le vide. Elle prospère là où l’autorité est absente, où la règle n’est jamais appliquée, où la sanction n’existe pas. Alors oui, il faut avoir le courage de poser la question interdite : que reste-t-il d’un service public qui ne garantit même plus l’hygiène élémentaire ?
Un Etat faible est un Etat qui se cache derrière ses propres manquements. Il désigne des coupables, les autres, toujours les autres, mais ne se regarde jamais dans le miroir. Il promet des réformes qui n’arrivent jamais, des audits qui n’aboutissent jamais, des responsabilités qui ne sont jamais assumées. Pendant ce temps, le citoyen, lui, continue de payer, en argent, en dignité, en santé. Alors faut-il continuer ainsi ? Faut-il s’accrocher à un modèle public vidé de sa substance, simplement par principe, pendant que les malades évoluent dans des conditions indignes ? Ou faut-il, enfin, briser le tabou ? Privatiser, disent certains, comme une insulte. Comme une trahison. Comme un abandon. Mais qu’est-ce qui est le plus indécent : confier la gestion à des acteurs capables d’imposer des normes, ou maintenir un système qui n’en impose plus aucune ?
Quand l’Etat n’assume plus, d’autres doivent prendre le relais. Non pas pour faire du profit sur la misère, mais pour réintroduire ce qui a disparu, la règle, la propreté, la responsabilité. Ce n’est pas un idéal. C’est un aveu d’échec. Mais aujourd’hui, entre un échec assumé et une indignité quotidienne, le choix devient tragiquement simple. Ce pays ne manque pas seulement de moyens. Il manque de honte. Et tant que la honte ne reviendra pas habiter nos institutions, nos hôpitaux resteront ce qu’ils sont devenus, non pas des lieux de soin, mais des lieux où la dignité vient mourir … en silence.






