19 août 2026
Par Emmanuel LoWilla*, président du groupe de travail sur l’Afrique de l’Est du Parlement panafricain
Rio Tinto a laissé Bougainville en l’état pendant trente-sept ans. Le même scénario se répète à Madagascar et pourrait désormais menacer également la Guinée et le Mozambique.
En 1989, une mine de l’île de Bougainville, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, a cessé son activité. Rio Tinto y extrayait du cuivre et de l’or depuis dix-sept ans, et près d’un milliard de tonnes de déchets s’étaient déversées dans les rivières. Les propriétaires terriens se sont soulevés, déclenchant une guerre civile qui a fait des milliers de morts.
Rio Tinto n’est jamais revenu. En 2016, le groupe a cédé ses parts gratuitement et s’est retiré. Il n’a accepté de financer une évaluation indépendante de son impact qu’en 2021, et seulement après de fortes pressions. Cette évaluation, publiée fin 2024, a révélé des dommages importants dans toutes les zones étudiées. Trente-sept ans après la fermeture de la mine, aucun fonds n’a encore été prévu pour la réparation des dégâts.
J’ai commencé par-là, et non par l’Afrique, car Bougainville n’est pas un hasard dans l’histoire de cette entreprise. C’est un précédent, et nous devons le considérer comme tel.
Fort Dauphin : La même séquence se reproduit
Prenons maintenant l’exemple de Fort Dauphin, dans la région d’Anosy à Madagascar.
QIT Madagascar Minerals (QMM), détenue à 80 % par Rio Tinto, exploite l’ilménite des sables côtiers depuis 2009. La même année, la construction d’un barrage a modifié la composition chimique des lacs environnants, entraînant une chute brutale des stocks de poissons dont dépendaient les familles locales. L’entreprise a également détruit des milliers d’hectares de forêt littorale indigène et déplacé des centaines de foyers.
En 2014, la mine a franchi une zone tampon environnementale d’une manière qui, selon les militants, a enfreint au moins deux lois malgaches, soulevant ainsi les premières questions sérieuses quant à la radioactivité et aux métaux lourds présents dans les lacs. Puis, en 2022, la rupture de deux barrages de résidus miniers a contraint QMM à rejeter environ un million de mètres cubes d’eau du bassin minier dans la nature. Des centaines de poissons sont morts dans un lac voisin.
Rio Tinto a nié toute responsabilité et promis une étude indépendante pour trancher la question. Quatre ans plus tard, aucune étude n’a été publiée. Un premier rapport a été classé en 2023, car jugé non concluant. Un second, promis pour 2025, n’a jamais paru. Parallèlement, une analyse commandée par la société civile a révélé la présence d’uranium et de plomb dans les eaux en aval, à des concentrations jusqu’à cinquante et quarante fois supérieures aux normes de l’Organisation mondiale de la santé pour l’eau potable. Quinze mille personnes consomment cette eau.
L’entreprise rejette ces conclusions et met en avant ses propres études. Soit. Qu’elle laisse donc une enquête indépendante se pencher sur la question. C’est précisément ce qu’elle a refusé à maintes reprises à la société civile malgache, aux organisations internationales et à ses propres actionnaires. J’invite le lecteur à citer un autre cas où une partie prétend n’avoir rien à cacher tout en refusant, pendant quatre ans, de faire preuve de transparence.
Sur le plan social, les faits sont également éloquents. En mars dernier, des villageois se sont rassemblés devant la mairie suite à la décision d’un tribunal malgache de condamner QMM à verser environ 1,8 million d’euros à vingt-huit ouvriers agricoles pour des terres dont ils avaient été expropriées. L’entreprise n’a pas payé cette somme. Elle n’a pas participé au dialogue. Elle s’est contentée de publier un communiqué de presse.
Un tribunal malgache a rendu un jugement, et une entreprise basée à Londres a décidé de ne pas s’y conformer. Chaque Africain qui lit ces lignes comprend parfaitement ce que cela signifie et à quel point cette situation est ancienne.
En octobre 2023, trois membres d’une association locale, M. Damy, Mme Francia Rasolonirina et M. Andriamamonjy Jean Salomon, ont été abattus lors d’une manifestation contre la mine. Aucune enquête n’a été menée. L’affaire a été quasiment passée sous silence par la presse internationale. Trois Africains ont été tués en protestant contre les activités d’une entreprise cotée à Londres et à Sydney, et le monde n’y a pas prêté attention.
Six mille villageois vivant près de la mine de QMM s’apprêtent à porter plainte contre Rio Tinto à Londres, faute de recours dans leur pays. Ce fait devrait inquiéter tous les législateurs de ce continent plus que tout ce que j’ai écrit ici. La plainte a débuté en avril 2024 avec seulement soixante-quatre habitants. Des analyses sanguines avaient révélé chez eux des taux de plomb supérieurs au seuil de traitement recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Le plomb provoque des lésions cérébrales permanentes chez les jeunes enfants.
Et Rio Tinto envisage désormais discrètement de se retirer de Madagascar.
Richards Bay, ou la preuve que l’entreprise sait négocier
À côté de cela, prenons l’exemple de Richards Bay en Afrique du Sud, où la même entreprise exploite les mêmes sables minéraux.
Pendant six ans, ce site a été un investissement difficile pour Rio Tinto. Des manifestations ont interrompu son exploitation. Il a fermé définitivement en 2021 après l’assassinat de son directeur général. L’entreprise a ensuite conclu un accord avec les communautés environnantes, versé plus de 7 millions d’euros à des fonds de dotation communautaires et, en mars dernier, s’est engagée à investir plus de 400 millions d’euros pour maintenir l’exploitation minière sur le site jusqu’en 2050.
L’entreprise peut donc régler la situation. Elle règle les problèmes quand elle le doit.
La différence entre Richards Bay et Fort Dauphin ne réside pas dans le bien-fondé des griefs, mais dans le pouvoir. Les communautés riveraines de Richards Bay possèdent 24 % de cette mine. Elles sont actionnaires, appuyées par des tribunaux efficaces, un mouvement syndical structuré et un État prêt à faire respecter son autorité réglementaire. Les communautés d’Anosy, quant à elles, ne possèdent rien.
Que personne ne tire de conclusions erronées de l’Afrique du Sud. C’est l’organisation, et non la violence, qui a permis de stabiliser Richards Bay. L’Afrique du Sud a mis en place de telles structures précisément pour qu’aucune communauté ne soit jamais poussée à la situation de Richards Bay.
Simandou, Mutamba : le cycle recommence
Ce qui m’amène à parler de la Guinée et du Mozambique, et à expliquer pourquoi cela les concerne plus que tout autre chose.
En Guinée, Rio Tinto pilote Simandou, un projet d’extraction de minerai de fer colossal. Au Mozambique, le groupe détient les sables minéralisés de Mutamba, encore inexploités. Ce sont là les prémices d’un même cycle dont nous assistons à la fin à Madagascar et dont les conséquences se font encore sentir à Bougainville.
Les contrats qui les régissent sont encore en cours de rédaction. Tout ce qu’Anosy a appris peut y être intégré : l’équité communautaire plutôt que la charité discrétionnaire, des fiducies dotées de la personnalité juridique, une évaluation environnementale indépendante comme condition d’obtention de la licence plutôt qu’une faveur à solliciter, et surtout, des obligations qui subsistent en cas de changement de propriétaire.
C’est ce dernier point qui devrait nous préoccuper le plus, car il constitue la faille par laquelle tout le reste s’échappe. Une mine peut être vendue. Ses dettes, en l’état actuel des choses, ne sont pas nécessairement transférées avec elle. C’est ainsi que Bougainville est restée en friche pendant trente-sept ans, et c’est par ce mécanisme que Madagascar risque de subir le même sort.
Que pouvons-nous faire maintenant ?
C’est inacceptable, et c’est pourquoi l’Afrique doit revoir sa façon de traiter avec ces entreprises. Aucune multinationale ne devrait quitter une partie de notre continent en laissant derrière elle de l’eau polluée, des indemnisations impayées et des vies brisées, tout en engrangeant des profits ailleurs. Il ne s’agit pas d’un cas isolé. C’est un problème récurrent, et il est temps d’y mettre un terme.
Rio Tinto possède toujours la mine de Madagascar. Publiez les études. Versez les dommages et intérêts accordés par le tribunal. Acceptez une évaluation indépendante. Soutenez une enquête sur les trois décès. Chaque point de cette liste est dérisoire pour une entreprise de cette envergure.
Le Parlement panafricain ne peut convoquer les dirigeants de Rio Tinto. Mais chacun d’entre nous peut agir chez soi. Nous pouvons examiner attentivement les accords signés par nos gouvernements, user de nos pouvoirs réglementaires et législatifs et exiger, comme condition préalable à toute activité commerciale sur notre territoire, que les entreprises respectent toutes leurs obligations envers les communautés concernées. Renouvellement de licence, permis, concession portuaire, autorisation d’exportation : autant d’outils qui constituent un levier et qui sont entre les mains des Africains.
Nous devons cesser de négocier pays par pays, comme si ce qui se passe à Madagascar n’avait rien à voir avec la Guinée, le Mozambique ou l’Afrique du Sud. Nous avons signé ces contrats nation par nation pendant soixante ans et avons toujours été désavantagés. Non pas par manque de compétence de nos négociateurs, mais parce qu’ils agissaient isolément. Ces entreprises opèrent sur tout notre continent. Notre réponse doit donc être continentale elle aussi.
Bougainville était un avertissement que personne en Afrique n’a été invité à lire. Madagascar est le même avertissement, écrit dans nos propres langues. Lisez ce chapitre avant de signer le vôtre.
L’honorable ambassadeur Emmanuel LoWilla est président du groupe parlementaire de l’Afrique de l’Est au sein du Parlement panafricain. Auparavant, il a été ministre du Soudan du Sud auprès du président de la République et ambassadeur du pays auprès de l’Union européenne.
Par Emmanuel LoWilla*, président du groupe de travail sur l’Afrique de l’Est du Parlement panafricain





