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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Les Chroniques de Ragidro – ni prélever, ni dépenser, Diptyque sur le double effet ciseau de l’État malgache – Volet 1

La gazette de la grande île
29/08/202613 minute read

par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 28/08/2026

Les chiffres de l’exécution budgétaire 2026 àn Madagascar dessinent un paradoxe choquant qui devrait relever du scandale national : il y a de l’argent dans les caisses, des budgets votés, des financements signés — et ils ne sont pas dépensés. Deux milliards de dollars de financements extérieurs non exécutés, des ministères à 2 ou 3 % d’engagement, une trésorerie qui gonfle à la Banque centrale pendant que les routes s’effondrent. Ce n’est pas une crise de financement : c’est une crise de l’État exécutant. Premier volet d’un diptyque — car cette infirmité se combine à une autre, plus ancienne, pour former un double effet ciseau : un État qui ne sait ni prélever ni dépenser. Le problème n’est pas particulièrement masqué. Il est surprenant qu’il ne soulève pas plus débat

Volet I — L’argent qui dort, l’État qui ne sait plus dépenser

Exposé des faits

Au premier trimestre T1 2026, selon le compte rendu d’exécution budgétaire du ministère de l’Économie et des Finances lui-même, les investissements sur financement interne n’ont été exécutés qu’à hauteur de 2,3 %. Le ministère de la Santé publique est passé d’un taux d’engagement de 40,3 % à 2,9 %… C’est une quasi-paralysie caractérisée. Le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de l’Intérieur caractérisent eux aussi des niveaux d’engagement quasi nuls… et on s’étonne après que les choses donnent le sentiment d’une inéluctable et régulière régression.

On ne remerciera pas le gouvernement précédent d’avoir interrompu pendant six années successives la revue semestrielle d’exécution budgétaire (ce qui explique que ces anomalies n’aient pas été décelées plus tôt)… On félicitera ce gouvernement-ci de l’avoir rétablie… Un peu de transparence n’est pas un luxe en la matière…

Il reste qu’à mi-parcours de l’année, l’État aurait dû logiquement avoir dépensé la moitié de son budget d’investissement. Or il n’en a dépensé que le quart : sur 2 026 milliards d’ariary prévus, 503 milliards seulement ont été réellement engagés dans des projets. Et qu’on ne nous dise pas que les caisses sont vides : les recettes fiscales rentrent presque au rythme prévu, les salaires sont payés, la dette est servie. L’argent est là pour l’essentiel… wtf ? C’est la décision de dépenser qui manque.

Quant à l’argent des bailleurs, le ministre des Finances lui-même le reconnaissait en mai : près de 2 milliards de dollars déjà accordés dorment sans être utilisés — l’équivalent de plus d’une année entière de recettes fiscales du pays. Et sur les projets de la Banque mondiale, moins d’un tiers des fonds mis à disposition est effectivement dépensé.

Absurdité absolue : nous courons les sommets internationaux à quémander des financements que nous sommes ensuite incapables d’absorber ! Nous négocions âprement des enveloppes qui dormiront dans des comptes désignés. Il ne faut pas s’étonner que certains énoncent qu’on peut se passer de l’aide extérieure… La contrainte n’est plus l’argent. La contrainte est ailleurs. Mais où donc ?

Les goulots d’étranglement sont cependant caractérisés, qui fixent au moins ce qui freine la capacité à décaisser… Encore faut-il qu’on veuille les résorber. Quels sont-ils ?

L’État qui recommence toujours et le spoils system

Le premier goulot est à mes yeux la matrice de tout le reste : la non-continuité de l’État… non-continuité qui se manifeste trois fois.

Par la destruction des instruments, d’abord. Le FMI le notait dès 2022 : le cadre de gestion des investissements publics adopté en 2018 n’était déjà plus utilisé, et le démantèlement de l’agence dédiée, l’OCSIF[1], avait fait dérailler jusqu’à la finalisation du manuel d’investissement. On a créé un outil de pilotage… et puis on l’a démantelé au gré des recompositions… Tout en promettant d’en recréer un autre. L’État malgache, c’est connu, ne capitalise pas : il recommence.

Par l’interruption des routines, ensuite. La revue semestrielle d’exécution budgétaire, on l’a signalé plus haut, n’avait plus eu lieu depuis six ans. Six ans ! Le ministre lui-même en tire la conclusion qui s’impose : c’est pour cela que les anomalies n’ont pas été décelées plus tôt. Pendant six ans, personne, au sommet de l’État, ne comparait systématiquement ce qui était programmé et ce qui était réalisé !

Par la rotation des hommes, enfin. Chaque remaniement — celui de mars 2026 en est la dernière illustration — gèle les délégations de signature… remet à zéro les circuits de validation… et disperse la mémoire des dossiers. Le « système des dépouilles » (spoils system, qui n’existe pas que chez nous) caractérise la pratique systématique consistant, pour chaque équipe politique qui arrive au pouvoir, à redistribuer les postes de l’administration à ses partisans… à ses parents… à ses clients… Le spoils system traite l’administration comme un butin à redistribuer, jamais comme une mémoire à préserver.

Et ce évidemment en évinçant les titulaires nommés par l’équipe précédente… et indépendamment de toute considération de compétence… ou, pire encore, de continuité du service… et on recommence à chaque nouveau cycle… D’autant que l’opinion publique est là pour dénoncer l’antériorité suspicieuse… Un pour tous, tous pourris scande-t-on trop facilement sur un air de blues… Pardon de Bleu…

Vous avez dit « tuer la compétence » ?

Les chiffres du premier trimestre portent la cicatrice exacte de ce remaniement : des ministères entiers à l’arrêt, le temps que les nouveaux titulaires reconstituent ce que leurs prédécesseurs avaient construit… Et parfois emporté.

Le goulot d’Iavoloha

Deuxième réponse, la plus mécanique : la chaîne de la dépense est hypercentralisée. Le diagnostic conduit par le PNUD et l’USAID dans le cadre du programme RINDRA[2] l’écrivait sans détour dès 2023 : il subsiste dans le circuit budgétaire des points d’approbation qui entravent le processus de paiement — et parmi eux, le point de décision présidentiel, qui « ajoute du temps au traitement ».

Ce détail chiffré mérite d’être retenu : toute dépense de projet au-delà de 200 millions d’ariary — environ 50 000 dollars — requiert le visa du Président et du Premier ministre… et dès le premier ariary pour un transfert en espèces. Des partenaires de développement confiaient aux enquêteurs devoir rencontrer de hauts responsables, jusqu’au président, pour débloquer des problèmes mineurs de traitement. Traduisons : pour les décisions qui comptent, la signature remonte jusqu’à Iavoloha.

Ce n’est pas un dysfonctionnement, c’est une architecture. La concentration du pouvoir de signature est, dans le présidentialisme malgache, un instrument de contrôle politique et de distribution de la rente. Mais elle a un coût mécanique implacable : un exécutif qui veut tout viser devient le goulot d’étranglement de tout. L’État qui veut tout contrôler ne peut rien décaisser vite. Chaque dossier attend son tour dans l’antichambre du prince — et les dossiers sont des milliers.

L’incompétence est une explication commode

Troisième réponse, celle qu’on entend le plus souvent : le manque de compétences. Elle n’est pas fausse, d’autant que ce manque de compétences est amplifié par les méfaits du spoils system.

Il est vrai que le montage d’un dossier conforme aux procédures des bailleurs — études de faisabilité, passation de marchés, gestion fiduciaire — exige une ingénierie administrative que les ministères sectoriels ne maîtrisent que dans des unités de gestion de projets (UGP)  isolées, … UGP mieux payées, qui siphonnent d’ailleurs les meilleurs cadres de l’administration ordinaire[3]. Cercle vicieux entretenu par les bailleurs eux-mêmes : pour faire avancer leurs projets, ils vident l’État de ses compétences.

Gardons-nous toutefois de cette explication trop commode… politiquement neutre, elle ne désigne personne. Parce que les mêmes fonctionnaires, dans les mêmes bureaux, savent exécuter très vite certaines dépenses — celles qui intéressent le pouvoir.

Le problème n’est pas ici le stock de compétences ; c’est leur allocation, leur rotation permanente, et surtout l’absence de toute incitation à décider. Ce qui nous amène au point le plus dérangeant.

La corruption et la peur de signer

La corruption explique la lenteur des décaissements par deux mécanismes.

Le premier mécanisme est classique : la lenteur crée la rente. Chaque visa, chaque étape de la chaîne de la dépense est un péage potentiel. La complexité procédurale n’est pas un accident que la corruption exploiterait ; elle est fonctionnelle pour ceux qui la monnayent.

Dans un pays classé 26/100 à l’indice de perception de la corruption — largement sous la moyenne subsaharienne — et dont le FMI pointe « les soupçons de mainmise sur l’État par des intérêts privés », le circuit lent est avant tout un circuit rentable.

Le second mécanisme est la paralysie défensive. Quand la lutte anticorruption frappe de façon sélective et imprévisible, au gré des recompositions politiques, l’ordonnateur rationnel ne signe plus. Signer un marché, c’est s’exposer — aujourd’hui à la commission d’appel d’offres, demain au BIANCO d’un pouvoir qui aura changé de mains. Ne rien engager, c’est ne rien risquer.

La chute de la Santé publique à 2,9 % d’engagement après le remaniement n’est pas seulement de la désorganisation : c’est de la prudence de survie… de directeurs administratifs et financiers qui attendent de savoir qui sera protégé demain.

L’anticorruption instrumentalisée produit ainsi exactement le même effet que la corruption qu’elle prétend combattre : l’immobilisme. On a là un nœud gordien[4]… et ce n’est pas avec une nouvelle task force qu’on le tranchera.

Le piège de la basse confiance

Il faut ajouter la boucle qui verrouille le système : la réponse des bailleurs. Face au risque fiduciaire, ils multiplient les sas — comptes désignés, avis de non-objection à chaque étape, audits en cascade. Plus la gouvernance est faible, plus les procédures se durcissent, plus l’exécution ralentit, moins le pays absorbe… et plus les bailleurs se méfient.

S’y ajoute le problème des fonds de contrepartie : l’État, qui prélève à peine 11 % du PIB, ne parvient pas à débloquer sa quote-part des cofinancements, ce qui bloque le décaissement de la part bailleur. L’infirmité fiscale vient ici aggraver l’infirmité exécutante — on y reviendra pour conclure.

Le budget comme théâtre

Reste la question que les rapports techniques ne posent jamais : notre budget d’investissement est-il seulement fait pour être exécuté ?

Une part des programmes inscrits en loi de finances relève de l’affichage — vis-à-vis des bailleurs, à qui l’on montre l’ambition ; de l’opinion, à qui l’on promet ; des clientèles régionales, que l’on flatte.

Inscrire un crédit ne coûte rien. L’exécuter exige des études, du foncier, des indemnisations, des compétences… le ministre reconnaissait lui-même que les compensations aux familles déplacées ( dont les terrains sont traversés par les projets d’utilité publique ), retardées faute de décaissement, font «patiner» les projets.

L’écart chronique entre le programmé et le réalisé n’est alors pas une anomalie du système : il en est le fonctionnement normal. Un État qui gouverne par l’annonce produit structurellement des budgets-vitrines. La trésorerie qui dort à Antaninarenina en est le résidu comptable.

Récapitulons — et ouvrons le ciseau

La non-continuité de l’État est la matrice : elle détruit les instruments, les routines et les hommes. L’hypercentralisation présidentielle est le goulot mécanique. La corruption et son ombre portée — la peur de signer — sont à la fois le lubrifiant pervers et le frein. Le déficit de compétences est réel mais largement fabriqué par la rotation et le siphonnage. Et la défiance fiduciaire des bailleurs boucle le piège.

Ce constat serait déjà accablant s’il était isolé. Mais il ne l’est pas. Il faut le superposer à une autre infirmité, plus ancienne, qu’une chronique antérieure caractérisait sous l’énoncé « Une fiscalité sans contrat » : Madagascar mobilise péniblement 10 à 11 % de son PIB en recettes fiscales, l’un des taux les plus faibles du continent, dans une économie informelle à 95 %. Un État qui ne prélève pas est un État qui ne doit rien à personne… et à qui évidemment personne ne demande de comptes.

Voici donc le ciseau… et aïe… il coupe des deux côtés.

Première lame : l’État ne sait pas mobiliser ses ressources propres… la Banque mondiale ne cesse de rappeler que l’insuffisance des recettes fiscales limite structurellement la capacité d’investissement public.

Seconde lame : quand l’argent lui est donné — tant par les bailleurs que par les rares recettes recouvrées — il ne sait pas le dépenser.

Un État normalement défaillant échoue d’un seul côté : il veut dépenser plus qu’il ne collecte. Le nôtre réussit l’exploit d’échouer des deux : pauvre en amont, impotent en aval. Entre les deux lames, ce qui est cisaillé, c’est le développement lui-même et la population, qui n’est ni contribuable associée ni bénéficiaire servie.

Quant à la première lame, la plus ancienne, la plus profonde il faut encore caractériser où gît donc cet argent que l’État ne prélève pas, laisse fuir ou abandonne ? Il est localisé, chiffré, publié. Ce sera l’objet du second volet de ce dyptique : car le pays, on va le voir, n’est pas ruiné — il est saigné.

[1]OCSIF : Organisme de Coordination et de Suivi des Investissements et de leurs Financements. Intitulé donné par le décret n° 2017-094 portant sa création.

[2]RINDRA — « Renforcer la Gouvernance à Madagascar » — est un programme quinquennal (2021-2026), financé par l’USAID (et interrompu depuis, cf. Trump vs USAID) et mis en œuvre par le PNUD Madagascar avec l’ONG malgache MSIS-Tatao. Il s’agit d’un programme financé par un bailleur pour apprendre à l’État à dépenser l’argent des bailleurs ! C’est donc de l’aide à absorber l’aide : la mise en abyme dit tout du degré d’extraversion atteint.

[3]« Le montage d’un dossier conforme aux procédures des bailleurs — études de faisabilité, plans de passation de marchés, rapports fiduciaires trimestriels, audits — exige un savoir-faire administratif très spécifique. Or ce savoir-faire, l’administration malgache ne le possède guère que dans des enclaves : les unités de gestion de projets, ces UGP que chaque bailleur exige ou tolère en marge des ministères pour piloter « son » projet. Structures parallèles, recrutées sur contrat, payées sur les fonds du projet à des salaires qui peuvent représenter trois, cinq, parfois dix fois le traitement d’un fonctionnaire de grade équivalent. »

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