Après le pouvoir des élites, le pouvoir colonial et les dérives liées à l’argent, allons-nousaujourd’hui laisser émerger un nouveau pouvoir : celui de la technologie ? L’intelligence artificielle doit servir la Refondation, et non creuser davantagele fossé entre l’État et les citoyens. L’intelligence artificielle ouvre des perspectives considérables pour modernizer l’administration, améliorer la qualité des décisions publiques et accélérer le développement de Madagascar. Mais derrière cette révolution technologique se pose une question fondamentale : au service de qui et de quoi voulons-nous mettre cette intelligence ? Cette question mérite d’être posée à un moment où les outils d’intelligence artificielle se diffusent rapidement dans les différents départements de l’administration, parfois sans vision commune ni véritable coordination. Car l’histoire nous rappelle une leçon essentielle : la modernisation des instruments du pouvoir ne garantit pas, à elle seule, le progrès de la société.
- Du « Fanjakana Andriana » “Fanjakana de la colonisation “au « Fanjakana ny vola », vers un « Fanjakana technologique » ?
Si l’on porte un regard personnel sur l’évolution de Madagascar, on peut distinguer plusieurs représentations successives du Fanjakana, c’est-à-dire de l’État et du pouvoir. Il fut un temps où l’on pouvait parler du « Fanjakana Andriana », associé à un ordre politique traditionnel fondé sur l’autorité des souverains et des élites.
Vint ensuite le Fanjakana de la colonisation, dans lequel le pouvoir était exercé au service d’un système colonial et de ses intérêts.
Puis, au cours des dernières décennies, une autre expression populaire a pris du sens dans notre regard sur la gouvernance : le « Fanjakana my vola », une formule qui traduit la perception d’un État où l’argent, les intérêts particuliers et la recherche d’avantages peuvent prendre le pas sur l’intérêt général.
Ces périodes sont différentes et ne peuvent être assimilées les unes aux autres.
Pourtant, cette lecture soulève une interrogation commune : dans quelle mesure le pouvoir et les ressources de l’État ont-ils réellement contribué à améliorer les conditions de vie de l’ensemble de la population ?
Malgré les changements de régimes, les progrès accomplis et les efforts déployés, la pauvreté demeure une réalité majeure et les inégalités restent une preoccupation fondamentale pour Madagascar. Aujourd’hui, une nouvelle étape s’ouvre avec la révolution numérique et l’intelligence artificielle. Allons-nous vers un « Fanjakan’ny technologie», dans lequel le pouvoir de décider, d’analyser et d’agir se concentrerait davantage entre les mains de ceux qui maîtrisent les outils numériques, tandis qu’une partie de la population resterait à l’écart ?
La technologie n’est pas, en elle-même, une menace. Elle peut au contraire devenir un formidable instrument de progrès. Mais si elle se développe sans vision collective, sans responsabilité et sans souci d’inclusion, elle risque de reproduire si non encore advantage, sous une forme nouvelle, les distances et les inégalités que nous cherchons précisément à dépasser.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si Madagascar doit adopter l’intelligence artificielle. Il est de déterminer quel modèle d’État et quelle société nous voulons construire grâce à elle.
- Le risque d’une intelligence artificielle utilisée en silos Chaque ministère, chaque département et chaque responsable peut légitimement utilizer l’intelligence artificielle pour rédiger des notes, analyser des documents, préparer des projets ou rechercher des solutions à des problèmes spécifiques.
Ces initiatives sont utiles. Elles permettent de gagner du temps, d’élargir les possibilités d’analyse et d’améliorer certaines méthodes de travail.
Cependant, lorsque ces usages se développent indépendamment les uns des autres, sans coordination ni partage des connaissances, un risque apparaît : celui de disposer de multiples outils au service de visions partielles, sans parvenir à construire une intelligence collective au service de l’État.
- Un département peut élaborer une stratégie sans disposer des informations pertinentes détenues par un autre. Plusieurs services peuvent travailler sur des problématiques similaires sans mutualiser leurs analyses.
Des décisions peuvent être préparées séparément alors qu’elles concernent les mêmes territoires, les mêmes populations et les mêmes priorités nationales.
L’efficacité individuelle ne garantit pas nécessairement l’efficacité collective.
Le défi n’est pas de freiner les initiatives, mais de faire en sorte que chacune contribute à une vision commune et à des résultats utiles à la nation.
- L’intelligence artificielle doit éclairer le jugement humain, non le remplacer
L’intelligence artificielle peut traiter rapidement de grandes quantités d’informations, comparer des scénarios et aider à identifier des solutions. Mais elle ne possède pas, à elle seule, toute la connaissance des réalités malgaches, des besoins des communautés et des priorités du pays.
Elle peut produire des analyses incomplètes, reproduire des biais ou formuler des recommandations convaincantes sans être suffisamment adaptées au contexte. C’est pourquoi son utilisation doit rester guidée par le discernement humain, l’expérience du terrain, la connaissance des réalités locales et le sens de l’intérêt général.
L’IA doit être un instrument d’aide à la décision, et non un substitut à la responsabilité des décideurs.
Chaque responsable doit conserver son esprit critique, vérifier les informations, confronter les recommandations aux réalités du terrain et assumer pleinement les décisions prises. Il ne s’agit ni de suivre aveuglément les propositions de l’IA, ni de rejeter ses apports, mais de les utiliser avec intelligence, prudence et responsabilité.
- De l’intelligence artificielle individuelle à l’intelligence collective de l’État
Madagascar doit désormais réfléchir à une approche coordonnée de l’intelligence artificielle, orientée vers ses priorités nationales.
Cela suppose notamment :
Une vision commune : définir les objectifs auxquels l’IA doit contribuer dans la modernisation de l’État et la mise en œuvre des priorités nationales. modernisation de l’État et la mise en œuvre des priorités nationales. Une coordination interministérielle : favoriser le partage des expériences, la complémentarité des analyses et la mutualisation des compétences. Un partage responsable des données : améliorer l’accès aux informations publiques pertinentes, dans le respect de la confidentialité, de la sécurité et des droits des citoyens. Le développement des capacités humaines : former les responsables et les agents publics à l’utilisation des outils, mais aussi à l’évaluation critique de leurs résultats. Une culture de la responsabilité et de l’impact : mesurer les usages de l’IA à partir de leur contribution à la qualité des décisions, à l’efficacité des politiques publiques et à l’amélioration des conditions de vie.
Cette démarche ne nécessite pas nécessairement de commencer par des investissements technologiques considérables. Elle suppose d’abord une vision partagée, des règles communes, une gouvernance adaptée et une volonté de coopération.
L’objectif n’est pas de créer une administration dépendante de la technologie, mais un État capable de mieux mobiliser ses connaissances, de coordonner ses décisions et d’apprendre de ses expériences. 5. La Refondation doit remettre la population au centre La Refondation ne peut se limiter à modifier les structures administratives, les procédures ou les méthodes de travail. Elle doit transformer la manière dont l’État réfléchit, décide, agit et rend compte de ses résultats.
L’intelligence artificielle pourrait contribuer à mieux identifier les besoins des territoires, à comparer les options d’investissement, à anticiper certains risques et à mesurer les effets des politiques publiques.
Elle pourrait notamment aider à répondre à quatre questions essentielles :
Où faut-il investir ? Pourquoi investir à cet endroit ? Quelles actions faut-il privilégier ?
Quels résultats concrets voulons-nous obtenir pour la population ?
Mais ces questions ne peuvent être correctement traitées par la technologie seule. Elles exigent des données fiables, une connaissance approfondie du terrain, la participation des citoyens et une vision claire du développement national.
Il faut également veiller à ce que la transformation numérique ne laisse de côté ni les populations rurales, ni les personnes qui n’ont pas accès à Internet, ni celles qui disposent de peu de compétences numériques.
La véritable modernisation consiste à faire de la technologie un moyen de réduire les inégalités d’accès aux services publics, et non de créer une nouvelle fracture entre ceux qui inégalités d’accès aux services publics, et non de créer une nouvelle fracture entre ceux qui maîtrisent les outils et ceux qui en subissent les conséquences.
Conclusion : quel Fanjakana voulons-nous construire ?
De l’autorité traditionnelle au pouvoir colonial, puis aux dérives possibles d’un État dominé par les intérêts financiers, notre réflexion historique nous invite à ne pas confondre la puissance des instruments du pouvoir avec la qualité de ses résultats pour la société.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle nous offre une nouvelle possibilité. Mais elle nous impose aussi une responsabilité : ne pas laisser la révolution technologique devenir une nouvelle forme de concentration du pouvoir, de marginalisation ou d’inégalité.
Si nous n’y prenons garde, les fractures économiques, sociales et territoriales, combinées à un sentiment d’exclusion et à une perte de confiance dans les institutions, pourraient aggraver les tensions et fragiliser davantage la cohésion nationale.
Ce risque mérite d’être pris au sérieux, sans pour autant considérer une crise future comme inévitable. C’est précisément en anticipant ces difficultés que la Refondation peut faire la différence.
Madagascar n’a pas seulement besoin d’un État plus numérique, plus rapide ou plus performant sur le plan technique. Il a besoin d’un État plus juste dans ses choix, plus responsable dans ses décisions et plus proche de sa population. La question fondamentale n’est donc pas : quel niveau de technologie voulons-nous atteindre ? Elle est : quel progrès voulons-nous rendre possible pour notre population grâce à la technologie ?
Car une nation ne se résume ni à son gouvernement, ni à ses institutions, ni à ses outils technologiques. Une nation, c’est d’abord sa population.
La réussite de la Refondation se mesurera finalement non au nombre d’outils d’intelligence artificielle utilisés par l’administration, mais à la capacité de l’État à transformer le progress technologique en opportunités, en dignité, en confiance et en meilleures conditions de vie pour tous.
Une réflexion pour nourrir l’intelligence collective et contribuer à une Refondation véritablement au service du bien commun.





