Romy Voos Andrianarisoa est soupçonnée d’avoir demandé des pots-de-vin à une société
minière britannique. Elle comparaissait vendredi 8 septembre à Londres pour une audience
préliminaire.
Par Eric Albert(Londres, correspondance)
Publié hier à 19h27, modifié hier à 19h53
L’étroite cour numéro 9 du tribunal de Southwark, dans le sud de Londres, n’était pas prévue
pour la petite foule qui s’est présentée vendredi 8 septembre. Une bonne vingtaine
d’opposants malgaches, la plupart venus de France, ont réussi à se tasser sur les bancs
réservés au public, mais d’autres ont été forcés de rester à l’extérieur, faute de place. A
deux mois de l’élection présidentielle à Madagascar, prévue les 9 novembre et 20
décembre, ils sont venus assister à l’audience préliminaire de ce qui s’annonce comme un
procès explosif.
Dans le box des accusés, derrière une paroi vitrée, siègent deux personnes qui ont le
pouvoir d’éclabousser directement le président Andry Rajoelina, candidat à un second
mandat : Romy Voos Andrianarisoa, qui était jusque très récemment sa directrice du
cabinet, et Philippe Tabuteau, un consultant français. La justice les accuse d’avoir demandé
à une entreprise minière britannique, Gemfields, des pots-de-vin de 250 000 francs suisses
(261 000 euros) et 5 % de participation dans une exploitation minière qu’elle voulait
développer à Madagascar. Les deux suspects sont actuellement en détention provisoire à
Londres.
Se tenant très droite, cheveux courts et tee-shirt blanc à manches longues, Mme
Andrianarisoa a annoncé pour sa défense, d’une voix très ferme, qu’elle plaidait « non
coupable. » M. Tabuteau, costume sombre et épaules légèrement voûtées, ne s’est pas
exprimé. Son avocat a demandé – et obtenu – une semaine supplémentaire et annoncera
s’il plaide coupable ou non vendredi 15 septembre.
Demandes de versements en liquide, or ou pierres
précieuses
L’arrestation de Mme Andrianarisoa et de M. Tabuteau s’est déroulée dans le cadre d’un
flagrant délit à Londres le 10 août. Lors d’une précédente audience judiciaire, la procureure,
Rosalind Earis, avait présenté les faits. Selon elle, la Malgache avait établi des premiers
contacts avec Gemfields avant la pandémie due au Covid-19. Depuis de nombreuses
années, la société britannique cherche à développer des mines sur la Grande Ile. Elle y
possède plusieurs concessions, notamment pour des saphirs et des émeraudes, mais qui ne
sont pas encore actives. « Nous avions prévu de commencer des explorations préliminaires
en 2020 », confirme Gemfields. La pandémie a tout repoussé.
En mars 2023, Mme Andrianarisoa, très proche du chef de l’Etat, reprend langue avec
l’entreprise minière. Elle lui explique que M. Tabuteau servira d’intermédiaire pour mener à
bien les négociations. Le 29 mars, ce dernier rencontre un représentant de Gemfields, pour
un premier rendez-vous. Toujours à en croire l’accusation, il évoque alors des commissions
à payer, en échange de services mal définis. Méfiant, Gemfields lui demande de mettre ses
demandes par écrit, ce qu’il fait.
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La société minière décide alors d’alerter d’elle-même les autorités britanniques. Elle
contacte l’unité anticorruption internationale de la National Crime Agency (NCA), l’organisme
chargé de lutter contre le crime organisé. Un de leurs agents, qui se fait dénommer «
Charles », un nom d’emprunt, entre en action. Gemfields le fait passer pour son
intermédiaire et il continue les négociations avec M. Tabuteau.
Tout ceci mène à la rencontre du 10 août, près de la gare Victoria à Londres. Mme
Andrianarisoa et M. Tabuteau rencontrent « Charles », qui porte un micro caché et
enregistre la conversation. Selon l’accusation, ils demandent deux versements, en liquide,
en or ou en pierres précieuses : un premier de 125 000 francs suisses, pour organiser une
rencontre avec le président malgache ; un second du même montant pour aider à « faire
passer la législation nécessaire au Parlement malgache pour permettre à Gemfields de
débuter ses opérations minières », détaille l’accusation. Ils exigent aussi une participation de
5 % dans ce qui deviendrait la filiale minière de Gemfields à Madagascar. La police, qui
écoute la conversation, finit par faire irruption dans la pièce et arrête les deux suspects.
Quatre jours plus tard, le 14 août, la NCA annonce leur inculpation.
Détonation politique pour le président malgache
L’arrestation de Mme Andrianarisoa a provoqué une détonation politique à Madagascar. « Ce
qui nous intéresse est l’implication du président », explique Fanirisoa Ernaivo, la présidente
de la RMDM-Diaspora, une plate-forme de l’opposition malgache, qui était présente au
tribunal vendredi.
Le président malgache, M. Rajoelina, a immédiatement cherché à couper les ponts. Dès le
15 août, il a « relevé de ses fonctions avec effet immédiat » sa directrice de cabinet. Il
affirme qu’il « ignore les raisons de son déplacement au Royaume-Uni » parce que celle-ci
avait posé des congés du 9 au 22 août. Les opposants n’en croient pas un mot, et
soulignent que Mme Andrianarisoa avait voyagé jusqu’à Londres avec son passeport de
service, ce que confirment les autorités britanniques.
En plus d’être politiquement explosive, l’affaire est juridiquement très innovante dans la lutte
contre la corruption, note Helen Taylor, de l’association Spotlight on Corruption. C’est la
première fois que la NCA utilise une loi britannique, votée en 2010, qui facilite les poursuites
judiciaires pour corruption passive. De plus, il est nouveau que l’agence britannique utilise
ainsi un agent infiltré dans un dossier de ce genre. « Cette affaire de corruption sera suivie
de très près autour du monde », estime Mme Taylor.
Le 24 août, Mme Andrianarisoa avait demandé une libération sous caution, qui lui a été
refusée. Le juge estimait que les risques de fuite étaient trop importants, en partie parce qu’il
n’existe pas de traité d’extradition entre le Royaume-Uni et Madagascar. Elle devrait rester
en prison, de même que M. Tabuteau, jusqu’à son procès, prévu de façon provisoire le 6
février 2024.
Eric Albert(Londres, correspondance)






