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Le Journal de l'île Rouge
Economie

Vahoakan’i Mamy : L’empire Ravatomanga s’effondre et avec lui l’illusion d’un capitalisme patriotique

La gazette de la grande île
12/12/20255 minute read

Il fallait bien que cela arrive. Pendant des années, le pays a vécu sous la coupe silencieuse d’un empire économique dont l’ampleur défiait l’entendement. Ravatomanga n’était pas un simple entrepreneur. Il était devenu un symbiote vissé aux artères financières de l’État, pompant l’oxygène de l’économie nationale pour alimenter ses dizaines de sociétés, ventilées comme un poulpe géant couvrant tout le territoire. L’annonce du gel total de ses avoirs n’est pas un acte de justice ordinaire, mais le premier vrai coup porté à une oligarchie qui a prospéré au détriment d’un peuple maintenu dans la misère comme stratégie de gestion.

 

Pendant que le pays se débattait dans la pauvreté, pendant que les familles choisissaient entre un repas ou un cahier d’école, des centaines de millions de dollars s’évaporaient dans les réseaux opaques de l’homme d’affaires, réinvestis à l’étranger ou consolidés dans un réseau de sociétés écrans. On nous vendait l’image du capitaine d’industrie qui crée des emplois. En réalité, on assistait à un pillage en règle, digne d’un manuel d’économie coloniale, sauf que cette colonisation-là venait de l’intérieur. Ses entreprises prospéraient parce qu’elles avaient été littéralement greffées sur les marchés publics, un pipeline direct entre les caisses de l’État et les caisses du magnat. Et maintenant que l’empire vacille, ce sont les employés, les éternels oubliés, qui trinquent, privés de salaire, abandonnés, livrés à eux-mêmes. Ils n’étaient jamais que des pions, interchangeables, corvéables, jetables. Lorsque les comptes sont gelés et que la machine s’arrête, c’est toute une masse de salariés qui découvre la violence froide d’un système économique construit sur le sable, mais entretenu par l’impunité. Leur colère est légitime. Leur désespoir est réel. Mais leur mouvement dégénère, et certains, poussés au bord du gouffre, bloquent les routes, paralysent l’accès à l’aéroport, prennent la population en otage, un terrain miné dont les actuels locataires d’Iavoloha doivent absolument reprendre le contrôle.

 

Car le gouvernement se trouve face à une équation explosive. Comment protéger les victimes sans laisser les frustrations se transformer en anarchie ? Les employés qui n’ont rien, plus de salaire, plus de perspective, méritent avant tout une protection immédiate : prise en charge salariale temporaire, administration provisoire des sociétés stratégiques, sécurité juridique. Ce sont des citoyens sacrifiés par la cupidité d’un empire qui pensait pouvoir s’affranchir des règles essentielles de la République. Mais en parallèle, l’État doit aussi rappeler une vérité fondamentale. La justice n’est pas négociable, même quand l’injustice sociale est immense. Le blocage des axes stratégiques, l’entrave à une décision judiciaire, les troubles à l’ordre public ne relèvent pas de la misère, mais du chaos. Laisser faire, ce serait offrir un précédent toxique : demain, chaque lobby, chaque clan, chaque groupe d’intérêt se sentirait autorisé à barricader le pays dès qu’une décision leur déplaît. L’autorité de l’État repose sur sa capacité à appliquer la loi sans trembler, sans reculer, même lorsque les circonstances sont inflammables.

 

L’affaire Ravatomanga révèle au grand jour le mécanisme que tout le monde connaissait, mais que personne n’osait nommer : un système où l’argent achète tout, corrompt tout, influence tout. Où les grandes fortunes se construisent sur les marchés publics comme d’autres construiraient des châteaux de cartes avec des billets de banque. Où des réseaux politico-économiques verrouillent le débat public, neutralisent la presse, et étendent leurs tentacules jusqu’aux lieux où se prennent les décisions. Le magnat n’est pas l’exception. Il est le produit parfait d’un modèle qui a pourri de l’intérieur. La véritable question n’est donc pas : “Que faire de Mamy ?” Elle est : “Combien de Mamy se cachent encore dans les coulisses du pays ?” Cette affaire doit devenir un tournant. Une purge économique. Une remise à plat des règles du jeu. Un signal clair que Madagascar refuse désormais d’être un terrain de chasse pour les prédateurs économiques, qu’ils soient habillés en cravate, drapés de patriotisme ou accrochés aux réseaux du pouvoir.

 

La décapitation économique de Pierre Bleue n’est pas une victoire. C’est un révélateur. Ce jour-là, on a coupé une tête… et l’on a vu apparaître l’hydre politique, économique et sociale qui, depuis des années, suce la moelle du pays. La vraie bataille commence maintenant : empêcher ces créatures de repousser, reformer leurs réseaux, et renaître sous un autre nom. Tant qu’on n’aura pas tranché les racines du système, opacité, favoritisme, collusion, impunité, Madagascar sera condamné à revivre éternellement la même scène : la chute d’un “magnat”… remplacé aussitôt par un autre.

 

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