Les arguments ne manquent pas pour écarter l’idée d’un fonds souverain à Madagascar. On peut évoquer pêle-mêle l’absence de vision politique à long terme, les déficits de gouvernance, le risque d’échapper à l’orthodoxie financière imposée par les bailleurs, ou encore la réalité d’un État qui finance déjà près de deux tiers de ses investissements publics par des prêts concessionnels.
L’argument le plus répandu reste celui de la légitimité : les fonds souverains ne seraient pertinents que pour les pays disposant d’excédents de balance commerciale — pétromonarchies, économies exportatrices. Dans cette logique, la Grande Île n’aurait aucune légitimité à envisager un tel instrument.
Et pourtant, les 2 milliards USD annuels d’investissements publics ne suffiront pas à mettre Madagascar sur une trajectoire de croissance durable.
Si Madagascar souhaite réaliser le plus modeste des miracles économiques: doubler le revenu moyen d’un Malgache, le faire passer de 2 à 4 dollars par jour. Il faudra investir plus de 4 milliards USD en continu pendant 7 ans pour avoir un taux de croissance à deux chiffres.
Ce calcul n’est pas théorique. Il révèle l’ampleur du mur budgétaire auquel Madagascar va faire face : un État qui finance déjà les deux tiers de ses investissements par la dette concessionnelle ne peut pas s’endetter indéfiniment. Ses marges de manœuvre sont comptées. Chaque nouveau prêt, aussi avantageux soit-il, alourdit un stock de dette qui grève les générations futures et réduit la capacité de l’État à répondre aux chocs exogènes — sécheresse, pandémie, instabilité des cours des matières premières.
C’est précisément là que les modèles de fonds de nouvelle génération — les Fonds 2.00 — entrent en scène. Ces instruments redéfinissent entièrement la fonction, la structure et la raison d’être des véhicules d’investissement publics. Ils ne sont plus des réservoirs de pétrodollars. Ils sont des catalyseurs de capitaux privés, des outils de structuration économique, des leviers pour transformer les actifs dormants en flux d’investissement. Et c’est exactement le type d’instrument qu’il faut implémenter à Madagascar si nous souhaitons sortir durablement de la pauvreté.
Cette position n’est pas une chimère idéologique. C’est une réponse pragmatique à une équation financière insoluble par les seuls instruments traditionnels. Les exemples africains et émergents qui suivent le démontrent.
- La fin du paradigme des excédents commerciaux
Historiquement, les fonds souverains ont été associés aux pétromonarchies du Golfe ou aux économies exportatrices d’Asie du Sud-Est. Des structures comme le Government Pension Fund Global norvégien (1 700 milliards USD d’actifs) ou l’Abu Dhabi Investment Authority ont effectivement été créées pour recycler des surplus d’exportation. Mais ce modèle n’est plus la norme.
Depuis les années 2010, une nouvelle génération de fonds a émergé — principalement en Afrique et dans les marchés émergents — avec une logique radicalement différente : non plus gérer des surplus, mais catalyser des investissements, structurer des projets bancables et mobiliser des capitaux privés.
- FONSIS (Sénégal) : le modèle africain de référence
Le Fonds Souverain d’Investissements Stratégiques du Sénégal (FONSIS), créé en 2012, est l’illustration la plus aboutie de ce nouveau paradigme. Capitalisé à hauteur de 1 milliard USD par l’État sénégalais, il n’a pas été constitué à partir d’excédents commerciaux — le Sénégal était alors lui-même importateur net — mais à partir d’actifs publics (participations dans des entreprises d’État, terrains, concessions).
Son mode de fonctionnement repose sur trois piliers : premièrement, la prise de participations minoritaires dans des projets stratégiques (énergie, agriculture, infrastructures numériques) ; deuxièmement, la structuration de projets en PPP pour attirer des investisseurs institutionnels internationaux ; troisièmement, l’effet de levier financier, avec un ratio cible de 1 dollar investi pour 4 dollars mobilisés. Le FONSIS a notamment co-investi dans des projets solaires (Senergy) et des infrastructures portuaires, aux côtés de fonds de pension et d’institutions de financement du développement.
Référence : Site officiel FONSIS — www.fonsis.org
- Rwanda, Maroc, Éthiopie : d’autres fonds sans excédents
Le Rwanda Development Board (RDB) et son fonds d’investissement associé fonctionnent sur un modèle similaire. Sans ressources pétrolières ni excédents commerciaux, le Rwanda a choisi de valoriser ses actifs touristiques, ses concessions et sa position géostratégique pour attirer des capitaux. Résultat : plus de 2 milliards USD d’IDE mobilisés annuellement, en partie grâce à la structuration offerte par le fonds d’État.
Au Maroc, le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement (environ 30 milliards USD) a été lancé en 2020 pour relancer l’économie post-COVID, en intervenant comme co-investisseur dans des projets industriels, d’infrastructure et de transition énergétique. L’Éthiopie, malgré un déficit courant persistant, a créé un fonds d’investissement pour valoriser ses actifs publics (Ethiopian Airlines, Ethio Telecom) et en faire des supports d’investissement partenariaux.
- Madagascar : des actifs sous-valorisés, un levier inexploité
Madagascar présente un paradoxe structurel bien documenté : une richesse naturelle considérable (ressources minières, forêts, biodiversité, littoral, actifs fonciers publics) coexiste avec une capacité de financement du développement très limitée. Un Fonds Souverain malgache pourrait :
- Prendre des participations dans des projets d’énergie renouvelable (solaire, hydroélectrique) aux côtés d’investisseurs comme Proparco, IFC ou des fonds de pension européens ;
- Structurer des projets agro-industriels dans les filières vanille, cacao ou girofle, transformant des exportations de matières premières en chaînes de valeur intégrées ;
- Valoriser le foncier public et les concessions côtières via des PPP touristiques, en attirant des groupes hôteliers internationaux ;
- Dé-risquer des investissements dans les infrastructures logistiques (ports, routes, zones économiques spéciales) pour réduire la prime de risque perçue par les investisseurs privés.
- L’effet de levier : substituer l’equity à la dette
L’argument central des Fonds 2.00 repose sur la substitution progressive de la dette par l’equity. Lorsqu’un État s’endette par des prêts concessionnels pour financer une infrastructure, il porte seul le risque et accroît son stock de dette.
Lorsqu’un fonds intervient en fonds propres dans un projet structuré, il partage le risque avec des co-investisseurs privés, sans alourdir le bilan souverain. Les institutions comme l’IFC (Banque Mondiale) ou la BEI publient régulièrement des données montrant un effet multiplicateur moyen de 3 à 5 fois le capital public investi, selon les secteurs.
Conclusion : un instrument de souveraineté, pas une chimère
Réduire les fonds souverains à de simples réservoirs de pétrodollars est une erreur d’analyse aux conséquences politiques réelles. Les exemples du FONSIS sénégalais, du Fonds Mohammed VI marocain ou du Rwanda Development Board démontrent qu’un pays peut — et doit — se doter d’un véhicule d’investissement stratégique indépendamment de sa balance commerciale.
Pour Madagascar, où la dépendance aux prêts concessionnels atteint des niveaux préoccupants et où le défi, minimal et modeste, du doublement du revenu exige 4 milliards de dollars d’investissement supplémentaire par an pendant sept ans, un Fonds 2.00 n’est pas un luxe ni une chimère : c’est un outil de désendettement progressif, de mobilisation de capitaux privés, et de valorisation d’un patrimoine national aujourd’hui sous-exploité.





