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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Notre souveraineté minérale ne se négocie pas dans l’ombre

La gazette de la grande île
21/04/20265 minute read

Intérim ou transition, le silence administratif devient plus dangereux que le bruit des intérêts privés. L’arrivée, l’intérêt ou même la simple prospection de grands groupes miniers étrangers sur notre sous-sol ne sont jamais des gestes neutres. Ils sont des actes politiques, économiques et stratégiques majeurs. Madagascar n’est pas un espace vide à explorer. C’est un territoire souverain, habité, structuré, fragile aussi, et précisément pour cette raison, convoité.

Aujourd’hui, des acteurs privés transnationaux du secteur minier vont opérer dans les sondages, les approches techniques et peut-être les promesses d’investissement sur notre sol. Il s’agit de « Bravura Holdings », une société privée minière créée par le milliardaire nigérian Benedict Peters, aussi fondateur du groupe pétrolier Aiteo. Elle est une holding minière panafricaine, spécialisée dans l’or, le cuivre, le lithium, la platine, le fer et l’acier. Le contrôle des ressources du sous-sol est une lutte de puissance, malgré les beaux discours de mots lisses de “développement”, “exploration” et “partenariat gagnant-gagnant”. Et dans cette lutte, l’asymétrie est totale. La transparence n’est pas une option, c’est une obligation démocratique. Tout accord portant sur les ressources naturelles stratégiques ne devrait jamais être traité comme une simple affaire « technique » entre le gouvernement ou les dirigeants et un opérateur privé. Il s’agit d’un pacte national. Aucun contrat minier stratégique ne devrait être signé sans consultation publique préalable, aucun permis d’exploration majeur ne devrait rester opaque, aucun résultat de sondage géologique financé ou exploité sur le sol national ne devrait être privatisé dans son intégralité. Car le sous-sol appartient juridiquement à l’Etat, mais politiquement à la Nation. Or, l’opacité actuelle dans certains processus crée une zone grise dangereuse : celle où la décision publique cesse d’être publique.

Le danger n’est pas toujours brutal. Il est souvent progressif, méthodique et administratif. Le risque invisible est la (re)captation progressive de l’Etat. Elle commence par des partenariats techniques, des études de faisabilité, des financements de prospection et des promesses d’emplois et d’infrastructures. Puis elle se transforme en dépendance contractuelle, verrouillage des données géologiques, asymétrie d’expertise juridique et influence indirecte sur les décisions publiques. Nous ne perdons pas leur souveraineté par coup d’Etat, mais par contrat mal équilibré. Les résultats des sondages miniers sont aujourd’hui l’un des actifs les plus sensibles d’un pays. Les données du sous-sol sont un trésor stratégique négligé par ce régime. Ils permettent de savoir où se trouvent les ressources critiques, leur volume, leur valeur potentielle et leur exploitabilité économique. Lorsqu’ils sont détenus exclusivement par des opérateurs privés, l’Etat devient aveugle sur son propre territoire. Et un Etat aveugle ne négocie plus, il subit. Le vrai enjeu est celui qui contrôle l’information contrôle la souveraineté. La question n’est donc pas seulement minière. Elle est informationnelle et stratégique. Si nous ne maîtrisons pas les données géologiques, les contrats extractifs, les mécanismes de négociation, nous devenons progressivement un territoire sous gestion externe, même sans occupation militaire.

Il est temps d’établir un principe simple, non négociable, toute exploitation ou exploration minière stratégique doit être soumise à une consultation publique nationale et à une publication intégrale des engagements contractuels, aucun projet stratégique sans débat national. Cela implique la transparence des contrats, la publication des bénéficiaires effectifs, l’accès aux données d’exploration, le contrôle parlementaire renforcé et la participation des collectivités locales concernées. Sans cela, notre richesse (re)devient une richesse privée sécurisée par la faiblesse institutionnelle. Bravura est encore largement dans une phase d’exploration, de développement et de sécurisation de concessions dans les pays où elle s’est implantée. Les recherches ont conclu qu’aucune production industrielle mature n’est confirmée, à grande échelle, à ce jour. De même, Aiteo a déjà eu des litiges financiers et restructurations importantes avec des créanciers internationaux sur le financement et dettes du groupe mère Bavura. Le risque n’est pas l’investissement, c’est le hold-up légal en costume trois pièces. Sous couvert de promesses creuses et de dossiers bien ficelés, Bravura s’emparerait de permis miniers comme on plante des drapeaux sur un territoire à piller, non pour bâtir, mais pour attendre. Attendre que la valeur monte, que les regards se détournent, que la Refondation s’endorme. Puis, dans le silence des bureaux climatisés, elle revendrait ces droits comme de vulgaires marchandises, encaissant des marges indécentes sans avoir extrait le moindre gramme de richesse réelle. Pendant ce temps, nous piétinons, les communautés espèrent, et la souveraineté se négocie à bas prix. Ce n’est plus de la spéculation, c’est une capture organisée de nos ressources nationales, un système où l’inaction devient stratégie et où la rente remplace le travail.

Notre sous-sol n’est pas une promesse, c’est une responsabilité. Madagascar ne manque pas de ressources. Ce qui manque, c’est la maîtrise politique de ces ressources. Car le véritable danger n’est pas l’investissement étranger en soi. Le danger, c’est l’investissement sans souveraineté, sans transparence et sans contre-pouvoir. Et dans ce cas, le développement annoncé devient souvent une extraction organisée. La souveraineté ne se signe pas dans un bureau d’intérim ou de transition, elle se protège dans la lumière … publique.

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