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Le Journal de l'île Rouge
Politique

L’Etat capturé : quand les structures deviennent des siphons

La gazette de la grande île
27/03/20266 minute read

Les architectures institutionnelles doivent servir à construire un pays. Et puis il y a celles qui servent à le vider. Sous le règne de Rajoelina, la mise en orbite de l’Initiative pour l’Émergence de Madagascar ou IEM et du Programme Émergence Madagascar ou PEM n’était pas simplement une affaire de vision politique ou de stratégie de développement. C’était devenu, au fil des montages et des interconnexions, un système dont la logique profonde interroge : celle d’une captation méthodique des flux financiers publics et parapublics, au profit d’un cercle restreint, sous couvert d’émergence.

Sur le papier des présentations, tout était propre. Trop propre. L’IEM posait le cadre idéologique, le PEM déclinait les projets opérationnels, et au cœur de cette mécanique, le Fonds Souverain de Madagascar devenait le bras financier. Une triangulation parfaite. Une ingénierie institutionnelle qui aurait pu être brillante si elle n’avait pas dérivé vers une centralisation opaque des ressources. Car c’est bien là que le bât blesse. Le FSM, censé être un levier stratégique d’investissement national, se retrouvait progressivement imbriqué dans une galaxie de projets estampillés IEM/PEM, sans que les lignes de séparation entre intérêt public et intérêts privés aient été clairement tracées. Résultat : les circuits de financement se refermaient sur eux-mêmes. L’Etat alimentait. Les structures redistribuaient. Mais à qui, et selon quels critères ? L’absence de transparence devenait alors le carburant du doute. Les appels d’offres ? Flous. Les mécanismes de sélection des projets ? Opaques. Les bénéficiaires finaux ? Invisibles. Et pendant ce temps, le discours officiel continuait de parler d’émergence, de transformation, de modernisation. Les bailleurs applaudissaient et cautionnaient le pillage de Madagascar. Conçus sous la baguette de Rabaonarijaona, homme d’influence et de réseautage de la mafia Rajoelina, ce dernier était perçu comme un acteur d’influence technique et économique. Les grands programmes comme IEM / PEM créaient des réseaux d’influence puissants, des interactions entre politique, administration et privé. Dans ce type d’écosystème, Rabaonarijaona et son équipe étaient être influents sans être visibles. Il dictait, faisait signer, sans jamais en être responsable.

Mais une question simple mérite d’être posée : émergence pour qui ? Ce qui se dessinait, c’était moins une stratégie de développement qu’un système de canalisation des ressources publiques vers des circuits maîtrisés, où la gouvernance échappait au regard citoyen. Une forme de privatisation déguisée de la décision publique, sans les contre-pouvoirs, sans les audits indépendants, sans la reddition des comptes. Le plus inquiétant n’était pas seulement l’existence de ce système. C’était sa normalisation. Quand des structures comme l’IEM et le PEM devenaient les passages obligés de tout financement structurant, quand le FSM était intégré dans cette logique au point de ne plus jouer son rôle d’arbitre mais de facilitateur, alors ce n’était plus une dérive. C’était un modèle. Un modèle dangereux. Car il affaiblissait l’État au lieu de le renforcer. Il concentrait la richesse au lieu de la diffuser. Il installait la dépendance au lieu de créer de la résilience. Et surtout, il éloignait un peu plus le citoyen de la chose publique. Si l’IEM et le PEM étaient devenus les tuyaux par lesquels circulait l’argent de l’État, alors le FSM n’était plus un fonds souverain. Il était devenu le coffre-fort d’un système. Et dans ce système, la souveraineté n’appartenait plus à la nation. Elle appartenait à ceux qui contrôlaient les vannes.

C’est “L’heure des comptes”. Et si, au fond, tout cela n’avait jamais été une erreur de gouvernance, ni même une dérive opportuniste mais une mécanique pensée dès l’origine pour aspirer les ressources publiques ?Car à force d’empiler des programmes présidentiels aux contours flous, aux budgets extensibles et aux résultats invisibles, une évidence s’impose : ces « architectes du mal » n’ont pas seulement échoué à transformer le pays,ils ont surtout excellé à absorber ses moyens.Des projets vitrines sans colonne vertébrale.Des annonces spectaculaires sans traçabilité financière.Des circuits de décision verrouillés, où les mêmes noms, les mêmes réseaux, les mêmes intérêts réapparaissent, projet après projet.Le doute n’est plus un soupçon. Il devient une exigence d’enquête.Autour de l’Initiative pour l’Émergence de Madagascar et du Programme Émergence Madagascar, la promesse d’émergence avait servi de paravent. Et au cœur du dispositif, le Fonds Souverain de Madagascar, au lieu d’être un rempart stratégique au service de la nation, se retrouve exposé au risque de captation par des logiques qui le dépassent.Ce n’est plus seulement une question politique.C’est une question de responsabilité.Si ces structures ont été utilisées pour orienter, concentrer ou détourner des flux financiers publics, alors ce n’est pas au débat médiatique d’en juger, c’est à la Justice.Une justice indépendante, rigoureuse et implacable.Une justice de refondation, capable de remonter les circuits, d’ouvrir les dossiers, de suivre l’argent, et de mettre chacun face à ses actes, qu’il soit exécutant, décideur ou concepteur.Car pendant que certains tentaient de bâtir des empires administratifs hors de contrôle, un pays entier attendait des routes, des écoles, des hôpitaux, de la dignité.La véritable émergence ne se décrète pas.Elle ne se finance pas dans l’ombre.Et elle ne se construit jamais contre le peuple.

Si aujourd’hui les mêmes cercles cherchent à revenir, à se repositionner, à reprendre pied dans les sphères stratégiques, notamment dans l’ancienne équipe du FSM soupçonnée d’avoir détournée près de 20 milliards d’Ariary en un mois, alors il ne s’agit plus d’un simple retour. Rabaonarijaona, bras droit de l’ancien DG du FSM actuellement sous enquête judiciaire, allait être nommé DGA du FSM. C’était un test pour l’Etat, pour nos institutions. Un test pour la mémoire collective. Soit nous acceptons que les mêmes logiques reproduisent les mêmes effets. Soit nous décidons, enfin, que l’argent public ne soit plus jamais une proie. Et ce jour-là, ce ne sera plus un éditorial qui parlera. Ce seront des dossiers, des preuves … et des jugements.

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