Skip to content
Le Journal de l'île Rouge
Politique

La fabrique de la désillusion : Jeunesse et pouvoir à Madagascar

La gazette de la grande île
29/04/20266 minute read
Le 17 octobre 2025, dans les rues de Tana.

Madagascar traverse une zone de turbulences familière. Une fois encore, l’histoire bégaie et la jeunesse, après avoir renversé un ordre, découvre que le suivant lui ressemble étrangement. L’arrestation, le 12 avril, de figures du mouvement Gen Z – dont Herizo Andriamanantena – pour «atteinte à la sûreté de l’État» et «association de malfaiteurs» pourrait bien marquer un tournant. Elle cristallise, à première vue, un malaise bien plus profond : la désillusion d’une génération qui avait cru, en octobre 2025, pouvoir rompre avec les cycles de confiscation du pouvoir. La promesse était simple : en finir avec des élites captives.

La réalité, elle, est plus opaque. Le nouveau régime du colonel Michaël Randrianirina invoque la séparation des pouvoirs. Argument juridiquement recevable, politiquement fragile. Car, dans un pays où l’État a longtemps été une architecture verticale, les symboles comptent autant que les procédures. Que vaut une séparation des pouvoirs lorsque les arrestations ciblent des figures de la contestation, deux jours après une manifestation pacifique réclamant une date électorale ? Et que signifie une transition sans calendrier clair, sinon une prolongation déguisée ?

La crispation politique s’inscrit désormais dans une dynamique plus large : celle d’un durcissement progressif du régime. Au moins six militants ont été interpellés début avril. Certains ont été hospitalisés. Un leader reste détenu. Les ONG évoquent déjà un «retour aux pratiques de l’ancien régime». La question n’est plus de savoir si la transition dérape, mais jusqu’où.

Cette dérive intervient au pire moment : celui d’une crise énergétique aiguë. Début avril, l’état d’urgence a été décrété. Les pénuries de carburant se multiplient. Les files d’attente s’allongent. Le spectre du rationnement plane. Madagascar, dépendante des importations de pétrole du Moyen-Orient, subit de plein fouet les secousses géopolitiques liées à la guerre dans la région. Dans un pays où les coupures d’eau et d’électricité avaient déjà déclenché les manifestations de 2025, cette nouvelle crise agit comme un accélérateur de colère, un catalyseur d’instabilité.

Mais le véritable moteur de l’agitation sociale est ailleurs : la démographie.

Madagascar demeure un pays jeune – extrêmement jeune. L’âge médian y est de 18,9 ans. Plus de la moitié de la population a moins de 20 ans. Chaque année, environ un million de naissances alimentent une croissance démographique de 2,5 %. À ce rythme, la population passera de 31,2 millions en 2023 à plus de 85 millions d’ici la fin du siècle. Peu d’États disposent des capacités institutionnelles pour absorber un tel choc.

Le défi est d’autant plus aigu que cette jeunesse évolue dans une économie exsangue. Le PIB par habitant plafonne à 545 dollars. Le taux de fécondité reste élevé, à 3,97 enfants par femme. L’espérance de vie atteint à peine 63,6 ans. Et le ratio de dépendance est de 75,2 : pour 100 actifs, 75 personnes sont à charge. Comment financer l’éducation, la santé, les infrastructures dans ces conditions ? Comment transformer une explosion démographique en dividende économique sans base productive solide ?

La réponse, pour l’heure, semble être : on ne le fait pas. La majorité de la population – 57,1% – vit en milieu rural, souvent coupée des dynamiques économiques modernes. Seuls 18,3% vivent en zone urbaine structurée. L’industrialisation reste embryonnaire. Les services publics sont défaillants. Et la croissance, lorsqu’elle existe, ne crée pas suffisamment d’emplois pour absorber une jeunesse toujours plus nombreuse.

C’est là que le politique rejoint le social. Les jeunes Malgaches ne réclament plus seulement des élections. Ils demandent des règles du jeu équitables : un système électoral moins captif de l’argent, une gouvernance plus transparente, une économie capable de leur offrir autre chose que l’attente ou l’exil. Pourquoi voter si les élites restent les mêmes ? Pourquoi patienter si les réformes n’arrivent pas ? Pourquoi croire à une transition qui ne produit ni résultats ni calendrier ?

Le pouvoir, lui, semble répondre par des signaux contradictoires. Il promet une réforme constitutionnelle, mais sans échéance précise. Il évoque des enquêtes anticorruption portant sur 3 811 milliards d’ariary, tout en intégrant des figures perçues comme issues de l’ancien système. Il renforce ses capacités sécuritaires, notamment à travers une coopération accrue avec la Russie. Stabilisation stratégique ou nouvelle dépendance ?

Le risque est désormais double. D’abord, un retour durable de la contestation. Dans un pays où 6,5 % des enfants meurent avant l’âge de cinq ans, où les pénuries persistent et où l’ascenseur social est en panne, la rue reste une variable politique centrale. Ensuite, une tentation autoritaire. L’histoire récente montre que les régimes issus de transitions populaires peuvent rapidement durcir leur posture lorsqu’ils se sentent fragiles.

Madagascar entre ainsi dans une phase critique, presque mécanique : celle où les révolutions sont mises à l’épreuve du pouvoir. La Gen Z malgache, autrefois euphorique, est désormais lucide. Elle s’organise, se structure, affine ses revendications. Elle ne veut plus seulement changer les dirigeants : elle veut changer le système. Mais face à elle, le pouvoir semble davantage préoccupé par sa consolidation que par sa transformation.

Le pays cumule désormais toutes les tensions : répression politique, crise énergétique, stagnation économique, pression démographique. Un cocktail classique, mais toujours dangereux. Madagascar n’est plus dans la révolution. Elle est entrée dans son moment le plus délicat : celui où elle peut être trahie.

Le paradoxe est cruel. Jamais une génération n’a été aussi nombreuse, aussi informée, aussi mobilisée. Et jamais, elle n’a semblé aussi éloignée des centres de décision. Dans un pays où la moitié de la population n’a pas encore 20 ans, la question n’est plus simplement politique. Elle est existentielle : peut-on gouverner durablement sans sa jeunesse ?

L’histoire, ici comme ailleurs, suggère une réponse simple : non.

Partager cette article
Articles connexes
Back To Top