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Le Journal de l'île Rouge
Economie

Madagascar : Le problème n’est pas l’accès financier à l’alimentation, mais l’éducation nutritionnelle

La gazette de la grande île
09/07/20266 minute read
Le manque d'éducation nutritionnelle touche toutes les strates de la société, y compris le corps médical. En 2026, il est encore courant à Madagascar d'entendre des professionnels de santé déconseiller la consommation régulière d'œufs sous prétexte de risques liés au cholestérol. Il s'agit d'un retard scientifique flagrant face aux études cliniques internationales qui ont largement démontré l'innocuité de l'œuf et sa valeur de protéine de référence.

Le récent rapport du Food Systems Countdown Initiative (FSCI), une initiative mondiale suivie de près par la FAO pour évaluer l’évolution des systèmes alimentaires, a dressé un bilan alarmant pour Madagascar. Selon ce document, environ 82 % de la population n’aurait pas les moyens de s’offrir une alimentation saine, tandis que près de 40 % des enfants de moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance chronique.

Si ces indicateurs macroéconomiques décrivent une détresse réelle, l’analyse approfondie du terrain malgache révèle une tout autre réalité. À Madagascar, le véritable obstacle à une alimentation de qualité n’est pas structurellement financier ou lié à une pénurie sur les étals. Le problème majeur réside dans l’absence criante d’éducation alimentaire et nutritionnelle.

Qu’est-ce qu’une alimentation saine ?

Par définition, une alimentation saine et équilibrée consiste à apporter à l’organisme les nutriments essentiels dont il a besoin pour fonctionner de manière optimale. Elle doit se composer de macronutriments (des protéines de qualité pour la structure cellulaire, des glucides complexes pour l’énergie, et des lipides sains pour le système hormonal) ainsi que de micronutriments (vitamines et minéraux) apportés en abondance par les produits frais. Une alimentation saine se caractérise par la diversité et la densité nutritionnelle, et non par la simple satiété calorique.

Le parallèle avec le marché malgache : l’illusion de la cherté

Lorsque l’on confronte cette définition scientifique à la réalité des marchés populaires à Madagascar, le fossé est saisissant. Les fruits, légumes et abats produits localement y sont vendus à des prix extrêmement réduits, défiant toute concurrence internationale :

  • Pommes de terre : 1 300 Ar / kg
  • Carottes : 1 500 Ar / kg
  • Bananes : 1 500 Ar / kg
  • Oranges : 1 600 Ar / kg
  • Haricots verts : 1 800 Ar / kg
  • Tripes de zébu : 5 000 Ar / kg

Selon la Banque Mondiale, environ 65,5 % des Malgaches vivent sous le seuil de pauvreté avec un revenu moyen équivalent à environ 3 dollars par jour, soit 15 000 Ariary. Avec cette somme, contrairement aux conclusions hâtives des rapports internationaux, il est parfaitement possible de composer plusieurs repas complets, hautement nutritifs et parfaitement équilibrés pour une famille, à la seule condition de savoir se nourrir.

Le piège culturel du « Tout-Riz »

En l’absence d’une véritable éducation nutritionnelle, la population s’enferme dans un cercle vicieux traditionnel : celui d’une alimentation exclusivement centrée sur le riz (vary). Actuellement, le prix du kilo de riz local oscille entre 2 100 Ar et 2 300 Ar.

Pour se rassasier, les ménages privilégient de gigantesques portions de riz, une alimentation saturée en glucides simples, au détriment des protéines et des légumes. Ce mode de consommation remplit l’estomac mais affame les cellules : il est dépourvu de micronutriments essentiels. C’est précisément cette dépendance culturelle et ce manque de repères diététiques qui constituent la cause première du taux dramatique de 40 % de retard de croissance chez les enfants, et non le manque de ressources sur les marchés.

Le paradoxe du criquet : une mine d’or nutritionnelle empoisonnée

Madagascar possède un potentiel de production extraordinaire et des ressources alternatives ignorées ou diabolisées par manque de connaissances. L’exemple du criquet migrateur est à cet égard une aberration économique et sanitaire majeure.

Chaque année, l’État et ses partenaires dépensent environ 7,5 millions de dollars en produits chimiques pour éradiquer les essaims de criquets. Pourtant, cet insecte ravageur pourrait de venir une arme de destruction massive contre la malnutrition. Transformé en farine, le criquet offre une valeur nutritionnelle exceptionnelle :

  • Protéines complètes : 40 % à 60 % de protéines de haute qualité contenant les 9 acides aminés essentiels.
  • Acides gras essentiels : Excellents apports en Oméga-3 et Oméga-6.
  • Micronutriments essentiels : Une richesse exceptionnelle en Fer, Calcium et Vitamine B12.

Au lieu de valoriser cette source de protéines gratuite et abondante pour fabriquer des farines infantiles fortifiées, le pays choisit de la détruire au poison, illustrant parfaitement le déficit stratégique en éducation et en ingénierie alimentaire.

L’impact de la désinformation et le rôle des leaders d’opinion

Le manque d’éducation nutritionnelle touche toutes les strates de la société, y compris le corps médical. En 2026, il est encore courant à Madagascar d’entendre des professionnels de santé déconseiller la consommation régulière d’œufs sous prétexte de risques liés au cholestérol. Il s’agit d’un retard scientifique flagrant face aux études cliniques internationales qui ont largement démontré l’innocuité de l’œuf et sa valeur de protéine de référence.

De la même manière, les tripes et les abats de zébu (pourtant vendus à seulement 5 000 Ar le kilo) sont injustement diabolisés et associés de manière systématique à la goutte. En réalité, les abats ne déclenchent la goutte que chez des individus génétiquement prédisposés, soit une infime minorité de la population. Pour le reste des Malgaches, les tripes représentent une source remarquable de protéines maigres, complètes et hautement accessibles.

Dans la culture malgache, la parole du médecin ou du notable est sacrée et prise au pied de la lettre. Si les « leaders » et les professionnels de santé colportent des mythes nutritionnels obsolètes, la population ne pourra jamais s’émanciper de ses carences. La révolution alimentaire doit impérativement commencer par la formation de ceux que le peuple écoute.

Un large panel de protéines à bas prix

La reconstruction du modèle nutritionnel malgache repose sur la redécouverte de produits locaux, bon marché et denses en nutriments :

  • Les œufs : La source de protéines la plus complète et assimilable.
  • Les abats (tripes, foie, cœur de zébu) : Concentrés de fer, de vitamines du groupe B et de protéines abordables.
  • Les poissons frais et séchés : Accessibles sur une grande partie du territoire, riches en acides gras essentiels.
  • Les légumineuses et graines : Haricots, lentilles, pois du Cap, ainsi que le voanjobory (pois bambara) et les arachides (pistaches), qui fournissent d’excellentes protéines végétales et des minéraux à bas coût.

Vers une transition par le savoir

Dans les pays dotés d’une solide culture et éducation nutritionnelle, atteindre l’âge de 90 ans en pleine possession de ses moyens physiques et mentaux est une ambition normale. À Madagascar, voir un aîné de 90 ans autonome est perçu comme un miracle absolu. Ce constat n’est pas une fatalité biologique, mais le reflet de décennies de malnutrition cellulaire invisible.

S’alimenter sainement à bas prix est une réalité concrète et accessible à Madagascar. Pour inverser les courbes alarmantes de la FAO et du FSCI, l’action publique ne doit pas seulement se concentrer sur l’aide financière ou l’importation de céréales, mais investir massivement dans l’alphabétisation nutritionnelle nationale. Le savoir est le premier nutriment du développement.

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