La crise actuelle n’est pas un simple épisode de tensions commerciales ou un conflit d’intérêts isolé : c’est le symptôme d’une architecture économique qui, depuis trente ans, concentre progressivement les leviers stratégiques du pays entre les mains d’un nombre réduit d’acteurs, souvent plus efficaces et mieux organisés que l’État lui-même, ce qui crée un déséquilibre structurel où les opérateurs majeurs deviennent, qu’ils le veuillent ou non, les véritables amortisseurs de la République.
À force d’être incontournables, ils deviennent visibles ; à force d’être visibles, ils deviennent vulnérables aux campagnes politiques qui cherchent des coupables faciles pour masquer des décennies de défaillances publiques, de régulations inexistantes et de privatisations déguisées sous le terme flatteur de “partenariat stratégique”. Le dénigrement actuel, qu’il s’agisse de YAS, de Jovenna ou d’autres groupes, ne naît pas de la rue, il naît dans les zones opaques où se mélangent ambitions politiques, rivalités économiques et tentatives de reconfiguration de secteurs entiers sans débat public ni transparence. Derrière chaque slogan prétendument patriotique se cache la volonté de certains cercles d’en découdre avec ceux qui détiennent des positions dominantes, non pas pour instaurer une économie plus juste, mais pour déplacer le centre de gravité économique vers d’autres intérêts.
Pendant que l’on agite les réseaux sociaux avec des accusations floues, les vraies questions restent enterrées : comment l’État a-t-il pu perdre autant de souveraineté dans des secteurs aussi vitaux que l’énergie, la logistique, les télécoms ou les moyens de paiement ? Pourquoi les autorités de régulation sont-elles réduites à des spectateurs dans des marchés captifs ? Comment expliquer que la fiscalité ne soit pas en mesure de s’adapter à des groupes devenus transversaux, capables de bouger plus rapidement que les institutions censées les encadrer ? Et surtout : comment un pays peut-il prétendre à la stabilité si ses fondations économiques reposent sur une poignée d’acteurs privés, indispensables mais constamment soupçonnés, essentiels mais sans cesse accusés, nécessaires mais politiquement exposés à chaque changement de climat ?
L’analyse froide montre que le problème ne se situe ni dans l’origine de telle ou telle entreprise, ni dans la personnalité de tel ou tel dirigeant, mais dans le vide laissé par un État trop faible pour diriger, trop dépendant pour arbitrer, trop lent pour encadrer, et trop fragile pour imposer des règles pérennes. Dans cette fragilité institutionnelle, un acteur comme Hassanein, comme d’autres avant lui, se retrouve propulsé malgré lui au rang de pivot national : ses entreprises sont devenues trop intégrées dans les infrastructures critiques pour qu’un choc contre elles n’entraîne pas un choc contre le pays lui-même.
C’est cette dépendance objective, pas la fantasmagorie complotiste, qui alimente les tensions. Tant que l’État ne rétablira pas un cadre solide, transparence totale des marchés publics, concurrence réelle, séparation absolue entre influence politique et activité économique, traçabilité des flux financiers, renforcement des pouvoirs de régulation, le pays restera prisonnier de ce cercle vicieux où chaque acteur puissant devient tour à tour bouclier, cible, puis prétexte à éviter les vraies réformes. Le peuple n’a pas besoin de nouveaux ennemis désignés, mais de nouvelles institutions crédibles ; il n’a pas besoin de croisades médiatiques, mais de règles équitables ; il n’a pas besoin de scalper un opérateur pour compenser l’impuissance publique, mais d’un État qui joue enfin son rôle, fermement, clairement, et durablement. Tant que cette reconstruction institutionnelle n’aura pas lieu, Madagascar vivra au rythme d’un théâtre répétitif : un cycle où le pouvoir accuse, l’opinion s’enflamme, l’économie tremble, puis tout recommence, sans jamais régler le cœur du problème, l’absence de gouvernance solide, neutre et souveraine.
Et qu’on se le dise clairement : Madagascar ne s’en sortira pas en cherchant des sorciers, mais en construisant enfin un État qui régule, qui protège et qui n’a pas peur des puissants parce qu’il est plus puissant qu’eux. Tant que la République restera fragile, les opérateurs remplaceront les institutions, les rumeurs remplaceront les lois et la colère remplacera la vérité. Si l’État veut regagner sa dignité, qu’il commence par cesser de désigner des ennemis imaginaires…





