Autoroute Antananarivo–Toamasina : persister dans les travaux, une erreur lourde de conséquences
Malgré les alertes répétées d’experts, d’organisations locales et internationales, et malgré les nombreuses zones d’ombre qui entourent encore le projet, le ministère des Travaux publics a annoncé ce vendredi que les travaux déjà entamés de l’autoroute Antananarivo–Toamasina se poursuivront jusqu’au 80ᵉ kilomètre.
Une décision qui, une fois encore, passe outre les préoccupations environnementales, sociales, économiques et légales soulevées ces dernières années.
Lors d’une visite de chantier, le ministre Jacob Razafindrianarivo a insisté sur la nécessité de « préserver les travaux déjà réalisés », notamment en raison des pluies.
Mais pour de nombreux acteurs, préserver ces travaux, c’est surtout perpétuer une erreur stratégique majeure, dont les impacts pourraient être irréversibles.
Un projet contesté par des dizaines d’organisations depuis 2024
Contrairement à ce que certains responsables laissent entendre, l’opposition à ce projet n’a jamais été politique.
Elle repose sur des arguments solides, documentés et largement partagés : plus de 100 organisations internationales et 50 ONG et associations malgaches ont lancé un signal d’alarme dès 2024.
Dans un communiqué daté du 10 juillet 2024, ces acteurs rappelaient que l’autoroute, telle qu’elle est conçue, constitue un risque majeur pour Madagascar.
Menace sur la sécurité alimentaire et le tissu social
Le tracé prévu impacte :
- 195 hectares de rizières et terres cultivées
- 559 hectares de zones d’agroforesterie
- 69 cours d’eau
Dans un pays où l’insécurité alimentaire touche déjà des millions de personnes, l’impact sur les terres productives serait catastrophique.
Loin de réduire la pauvreté, l’autoroute risque de la renforcer, en déplaçant des familles, en provoquant des pertes de revenus agricoles et en accentuant les inégalités.
Elle pourrait même entraîner de nouvelles vagues de migrations internes.
Un désastre annoncé pour les dernières forêts primaires
Le tracé actuel est l’un des aspects les plus contestés : il menace directement la Nouvelle Aire Protégée d’Anjozorobe Angavo et la Réserve du Corridor Ankeniheny-Zahamena (CAZ) — qui abrite plus de 10% des dernières forêts primaires du pays.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 1490 hectares de forêt primaire seraient détruits directement
- Le corridor CAZ serait irrémédiablement fragmenté
- Les forêts seraient exposées aux dégradations qui suivent habituellement les nouvelles routes : tavy, feux, charbonnage, exploitation minière, braconnage…
L’étude de référence (Laurance et al., Science, 2001) démontre que 95% des destructions de forêts dans le monde se produisent à moins de 50 km d’une route.
Autrement dit : une fois l’autoroute percée dans ce corridor, la forêt ne serait plus jamais un massif.
Un impact direct sur le climat et les ressources en eau
Ces forêts primaires ne sont pas seulement des refuges de biodiversité. Ce sont les châteaux d’eau du pays.
Elles :
- régulent l’humidité de tout le Centre et de l’Est
- alimentent en eau les vallées de l’Alaotra
- soutiennent les plaines rizicoles autour de Toamasina
- participent à la formation des nuages grâce à l’évapotranspiration
Dans un pays classé parmi les 5 plus vulnérables au changement climatique, couper un corridor forestier majeur revient littéralement à affaiblir notre propre résilience climatique.
Un projet coûteux, obscur et mal gouverné
Le coût annoncé est de 920 millions de dollars, dont 184 millions à la charge de l’État malgache.
Mais aucune information publique n’a été fournie sur les 736 millions restants.
Les citoyens sont en droit de se demander :
- Qui finance réellement ce projet ?
- Pourquoi aucun appel d’offres transparent n’a été publié ?
- L’entreprise retenue, Samcrete, a-t-elle prouvé sa capacité à réaliser une autoroute de cette ampleur ?
- Pourquoi les étapes obligatoires (EIES, consultations publiques, consentement des communautés) semblent-elles avoir été contournées ?
Poursuivre les travaux malgré ces zones d’ombre fragilise encore davantage la crédibilité du pays auprès des bailleurs internationaux.
Un risque immense pour la réputation internationale de Madagascar
La destruction d’une forêt primaire à grande échelle serait un signal catastrophique pour :
- les bailleurs de fonds internationaux
- les mécanismes de financement carbone
- les programmes de résilience climatique
- l’écotourisme
Madagascar, reconnu pour sa biodiversité unique, risquerait de perdre son image de pays engagé pour la protection de la nature.
Des alternatives existent, mais restent ignorées
Les organisations signataires demandent depuis 2024 :
- la modernisation profonde des routes existantes (RN2, RN3, RN44)
- un plan ferroviaire ambitieux pour le fret et le transport des passagers
- l’étude d’un tracé alternatif évitant les aires protégées d’Anjozorobe-Angavo et du CAZ
Ces options seraient moins coûteuses, moins destructrices et tout aussi efficaces pour faciliter le transport entre Antananarivo et Toamasina.
Poursuivre les 80 premiers kilomètres est une erreur monumentale
Maintenir les travaux sous prétexte de « préserver les infrastructures existantes » n’est pas une justification.
C’est au contraire :
- ignorer les alertes scientifiques
- mépriser les inquiétudes de la population
- sacrifier les dernières forêts primaires du pays
- hypothéquer la sécurité alimentaire des générations futures
- affaiblir la résilience climatique nationale
- ternir durablement la réputation internationale de Madagascar
Il n’est pas trop tard pour rectifier le tir.
Mais continuer aveuglément les 80 premiers kilomètres, c’est s’enfoncer dans une décision dont les conséquences dépasseront largement ce chantier.
Madagascar mérite mieux.
Et la population a le droit d’exiger une vision qui protège à la fois le développement, la nature et l’avenir du pays.






