À Madagascar, nous parlons de “Refondation Nationale” comme on parlerait d’une cathédrale mais en continuant de construire avec les mêmes briques pourries, comme un vieux taxi-be repeint à la bombe se prétend “neuf”. Et pendant qu’on réécrit la Constitution en catimini, dans des cercles restreints et en grande pompe, le numérique, lui, reste cette arrière-salle sombre où l’on entasse les futurs malgaches en espérant qu’ils ne poseront pas trop de questions. Grave erreur. Très grave.
Tout change, paraît-il. Sauf les méthodes, sauf les réflexes, sauf la peur panique qu’ont certains d’un peuple qui réfléchirait enfin par lui-même. Car le vrai cauchemar de tout régime, ce n’est pas la pauvreté du peuple, c’est l’éventualité qu’il se réveille de nouveau. Pendant des années, les experts orangés, bien garnis en mise en scène, ont transformé le pays en théâtre d’ombres, où la peur, l’intimidation intellectuelle et les mensonges institutionnels tenaient lieu de gouvernance. Ayant comme objectif d’empêcher toute génération de comprendre le monde réel, ils ont créé une population pilotable au doigt, à l’ego et au micro. Mais la génération qui arrive ne vivra pas dans le même Madagascar que ceux qui ont gouverné avant. Elle vivra dans un monde connecté, ultrarapide, hyper-exposé, où l’ignorance numérique est un handicap aussi lourd qu’un enfant qu’on enverrait à l’école sans cahier.
La révolution de Septembre a été alimentée par le numérique qui a ouvert une fenêtre dans la maison que le clan Rajoelina tentait de garder dans le noir. Une fenêtre qu’il a essayé de clouer, de verrouiller, de masquer… parce qu’il savait très bien que la lumière détruit les illusions. Alors posons la question. Pourquoi le numérique doit-il entrer dans la nouvelle Constitution ? Parce qu’il faut immuniser le pays contre la prochaine tentative d’hypnose collective. Il faut que l’éducation numérique devienne un droit fondamental, pour empêcher l’ère des manipulations déguisées en leadership. Il faut que les données soient protégées, pour éviter que les futurs dirigeants n’aient la tentation de rejouer le film de la surveillance opportuniste. Il faut que les systèmes publics soient audités, transparents, inviolables, pour que plus personne ne trafique la réalité au détriment des citoyens. Il faut constitutionnaliser le numérique pour neutraliser à jamais les héritiers des méthodes d’hier. Parce que ces anciens stratèges du brouillard ne craignent pas la technologie. Ils craignent le peuple qui la comprend. Ils craignent l’élève de 12 ans qui sait vérifier une information. Ils craignent la mère qui sait lire un contrat numérique. Ils craignent l’agriculteur qui connaît ses droits en ligne. Ils craignent l’internaute qui sait dire : “Non, cette version officielle ne tient pas debout.” Ils craignent un pays équipé d’un cerveau collectif.
Et c’est précisément pour cela que la Constitution doit inscrire, clairement, définitivement, irréversiblement, le droit de chaque Malgache à un accès, une formation, une protection, une souveraineté numérique complète. Pas pour suivre la mode. Pour empêcher le retour des pratiques du passé, celles où quelques acteurs se permettaient de remodeler la réalité nationale selon leurs ambitions personnelles. L’éducation numérique obligatoire, la protection des données, la souveraineté technologique : tout cela n’est pas du luxe. C’est la ligne de défense contre toute tentative future de manipuler la jeunesse comme on l’a fait hier. Parce qu’un peuple connecté mais non formé est une proie facile. Un peuple connecté et formé, lui, devient un contre-pouvoir. Parce qu’un peuple éclairé n’entre plus jamais dans les cages mentales que d’autres fabriquent pour lui. La prochaine Constitution doit protéger nos enfants des manipulations, des discours envoûtants, des chantages émotionnels et de toutes ces formes de violences institutionnelles que tout nouveau régime pourrait faire passer pour du leadership.
Une génération éduquée au numérique, c’est la fin de toutes illusions politiques. C’est le début d’un peuple qui pense. Et un peuple qui pense ne se laisse plus jamais diriger par des ombres, ingouvernable par la peur, insensible aux mensonges et immunisé contre les abus. Aucun autre nouveau “demi-dieu” ne pourra plus jamais … débrancher le pays.





