Il y a des régimes qui gouvernent, et il y a des régimes qui façonnent. Rajoelina et ses sbires, eux, ont choisi la seconde option : laisser leurs empreintes non pas sur les institutions, trop instables, mais sur l’esprit même d’une partie de la population. Une stratégie redoutable, travailler la psychologie collective comme on travaille une pâte molle, la pétrir, la chauffer, la mouler, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus reprendre sa forme initiale.
Pendant près de quinze ans, la misère des quartiers populaires a été transformée en outil politique, au point que certains habitants en sont venus à croire que toute règle est une oppression, que toute modernisation est un piège, que toute réforme est un prélude à la répression. Et comment pourraient-ils penser autrement quand, pendant des années, le pouvoir a constamment envoyé le même message : “On ne vous donnera rien de durable, mais on vous donnera toujours quelque chose aujourd’hui.” La survie immédiate comme politique publique, voilà l’arme la plus efficace de tous les populismes tropicaux.
Dans les bas-quartiers, la précarité n’a pas été combattue : elle a été domestiquée, une psychologie façonnée par l’insécurité et l’assistanat. Un peuple en incertitude permanente est un peuple facilement manipulable. Un peuple dépendant d’aides ponctuelles, souvent distribuées à la veille d’une mobilisation ou d’un vote, est un peuple à qui l’on n’a jamais donné la chance de construire une vision long terme. Rajoelina, Ntsay, les ministres, les députés, les sénateurs, les gouverneurs et toute la clique n’ont pas créé la pauvreté, mais ils ont créé la culture de la dépendance : une aide aujourd’hui, un déplacement payé demain, une promesse pour la semaine prochaine. L’esprit finit par intégrer que le changement profond, institutionnel, économique, éducatif, est inutile, voire dangereux. Alors on se méfie. On refuse. On proteste. On considère la réforme comme l’ennemi naturel du quotidien.
Le populisme orange a personnalisé le pouvoir au point que beaucoup n’attendaient plus de l’État des services, mais un “protecteur”. L’État a cessé d’être une structure et est devenu un personnage : aux langues fourchues, bien dodu. Pour le « vahoaka », l’État moderne, numérisé, logique, structuré, est un État anonyme, froid, lointain, incapable d’offrir ce que les leaders charismatiques donnaient avec le sourire : un sac de riz, une promesse, un spectacle. La modernité devient alors synonyme d’abandon. La discipline administrative, un exil émotionnel. La loi, une agression. On n’analyse plus la réforme, on analyse ce qu’on perd immédiatement en l’acceptant.
Ce qui se joue maintenant n’est pas seulement social, mais psychologique. Dans une société où les droits ne sont pas garantis, la vulnérabilité devient une monnaie d’échange. On revendique par la misère. On négocie par la précarité. On exerce une pression politique par l’image de fragilité. La pauvreté devient alors un argument politique. C’est un mécanisme appris, entretenu, validé par des années de gouvernance où celui qui crie le plus fort reçoit le plus vite. C’est un modèle où la règle n’a jamais été expliquée, où le progrès n’a jamais été enseigné, où la discipline n’a jamais été valorisée. Dans ces conditions, comment s’étonner qu’une partie de la population voie dans toute réforme une offensive contre ce fragile équilibre ?
Le régime orange n’a pas laissé un vide institutionnel. Il a laissé un paysage mental : un mélange de méfiance instinctive envers la loi, de dépendance affective au chef politique et de réflexe de survie dans l’informel. Le piège du chaos est savamment organisé. Or un peuple qui ne fait pas confiance à la loi est un peuple vulnérable. Un peuple qui confond liberté et absence de règles est un peuple manipulable. Un peuple qui voit la discipline comme une répression est un peuple condamnable… aux mêmes leaders.
Tant qu’il n’y aura pas un rééquilibrage social, éducatif, culturel, tant que les fondations mêmes de la citoyenneté ne seront pas revues, tant que l’éducation civique, économique et numérique ne sera pas déployée massivement, le pays restera vulnérable. Car, soyons honnêtes, ce n’est pas le départ d’un homme qui neutralise un système. C’est l’élévation d’un peuple qui le rend impossible à reproduire. Tant que la population la plus fragilisée ne sera pas éduquée, tant qu’elle ne sera pas formée à l’analyse, à la responsabilité collective, à l’esprit critique, tant qu’elle ne sera pas protégée par l’intelligence sociale plutôt que par l’assistanat politique, alors les mêmes stratèges reviendront toujours. Et dans l’ombre, il y a déjà des politiciens, anciens et nouveaux, prêts à rejouer la partition orange : amadouer par la peur, manipuler par l’émotion, contrôler par la dépendance et nourrir symboliquement les foules comme on nourrit un bétail politique, à la louche, en « koveta », en échange d’une allégeance qui coûte moins cher qu’un véritable développement.
Tant que la base sociale reste vulnérable, les mêmes hyènes politiques pourront toujours revenir, reprendre le flambeau orange et rallumer la mécanique de l’emprise psychologique. Le véritable combat, ce n’est pas contre un homme : c’est contre l’ignorance entretenue qui permet … à de tels hommes d’exister.





