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Le Journal de l'île Rouge
Politique

L’ombre de l’Hydre !

La gazette de la grande île
10/12/20256 minute read

L’ouverture officielle de la Concertation Nationale aurait dû être le grand théâtre de l’unité nationale, une démonstration de force institutionnelle, un moment où la transition se présente comme un bloc compact prêt à recoudre un pays fracturé. Au lieu de cela, on a assisté à une scène presque absurde : les deux piliers de l’exécutif, ceux qui sont censés incarner la refondation et guider cette démarche, absents, silencieux, presque fantomatiques. Et dans un pays où la moindre ombre sur un pupitre devient une déclaration politique, ces absences ne sont pas un détail. Elles sont un signal.

Ce qui devait être une cérémonie solennelle est devenu un aveu involontaire. Quelque chose ne tourne pas rond au sommet de l’État. On peut enrober la réalité avec des communiqués, parler de “calendriers chargés”, invoquer de vagues “contraintes protocolaires”, mais personne n’y croit. Une Concertation Nationale sans Président et sans Premier ministre, c’est comme un jugement sans juge ou un navire sans capitaine. On appelle ça un vide. Et en politique, le vide n’existe jamais. Il est immédiatement rempli par les doutes, les interprétations, les rivalités internes et les monstres de couloir. La situation devient encore plus explosive lorsqu’on considère les profils des deux absents. D’un côté, un Président militaire, figure de l’ordre et de l’autorité, mais également « mpiandry », porteur d’une légitimité morale et spirituelle auprès d’une base populaire qui valorise la droiture et la foi chrétienne. De l’autre, un Premier ministre franc-maçon, ciselé par les réseaux technocratiques, maîtrisant les codes institutionnels, plus rationnel, plus “moderne”, plus calculateur dans sa vision de l’État. Deux univers. Deux langages. Deux conceptions de la refondation. Et aujourd’hui, deux sièges vides.

Ce que tout le monde pense tout bas, mais que personne n’ose formuler publiquement, c’est qu’il n’y a pas simplement un problème d’agenda. Il y a un désalignement profond, peut-être même une fracture naissante. On ne parle pas ici d’un “clash cultuel”, notion trop simpliste, mais d’un choc de philosophies politiques, d’un tiraillement sur le partage du pouvoir réel, d’une divergence stratégique sur la manière de conduire cette fameuse refondation. Car la Concertation est censée donner la parole au peuple, aux élites locales, aux régions, aux corps intermédiaires. Mais donner la parole, c’est aussi accepter de perdre un peu de contrôle. Et ça, ni le militaire moraliste ni le technocrate discret ne sont prêts à le faire de la même manière. L’absence simultanée des deux hommes envoie un message clair, même involontaire. Chacun semble jouer sa partition, ou pire, chacun semble attendre que l’autre fasse un faux pas. Pendant que l’un veut imposer une dimension plus “morale” et verticale de l’État, la refondation comme purification, l’autre veut une version plus calculée, plus administrative, plus compatible avec les jeux d’influence traditionnels. Et la Concertation Nationale, censée être la grande scène de convergence, devient en réalité le miroir embarrassant de leurs divergences.

Politiquement, les conséquences pourraient être dévastatrices. D’abord, pour la Concertation elle-même, elle perd immédiatement en crédibilité. Comment croire en un processus d’unité si ceux qui doivent le guider brillent par leur absence ? Les participants peuvent s’interroger : “Si même eux n’y croient pas, pourquoi devrions-nous y croire ?” Les opposants, eux, s’en frottent déjà les mains. C’est du pain béni pour nourrir la thèse d’un exécutif fissuré, hésitant, incapable de se présenter uni devant la nation. Ensuite, à l’intérieur du système, ces absences ouvrent un boulevard. Lorsque les têtes s’effacent, les réseaux intermédiaires prennent le contrôle. Conseillers, technocrates, lobbies sectoriels, influenceurs cachés : tous profitent de la brèche. Et dans ce genre de contexte, c’est rarement l’intérêt du peuple qui gagne, mais plutôt celui des groupes capables de coloniser les espaces laissés vacants. Et enfin, l’impact symbolique est colossal. Un pays en refondation ne peut pas se permettre le luxe d’un exécutif évanescent. La refondation exige de la clarté, de la présence, de la verticalité assumée. En restant dans l’ombre lors d’un moment clé, le Président de la Refondation et le Premier Ministre ont laissé s’installer l’idée que la refondation n’a peut-être pas de pilote unique, ou pire : qu’elle en a trop.

Si la situation n’est pas rapidement rectifiée, expliquée, clarifiée, l’État risque de se retrouver avec une Concertation Nationale qui n’est plus un instrument de concorde, mais un révélateur brutal, celui d’un sommet du pouvoir qui n’arrive pas à marcher d’un même pas. Dans une refondation, l’absence n’est jamais neutre. Et quand les deux figures majeures manquent à l’appel, ce n’est pas juste une erreur protocolaire. C’est un séisme politique silencieux. Et au bout du compte, la politique malgache ressemble de plus en plus à une Hydre. On tranche une tête de corruption, deux repoussent ailleurs. On neutralise un clan, un autre surgit depuis les marécages du système. On dénonce une collusion, une nouvelle alliance opaque se reforme derrière le rideau. C’est ça, l’Hydre politique : un monstre qui se nourrit du silence, de l’impunité et des absences calculées, qui prolifère dès que l’État faiblit, dès que les dirigeants désertent les moments décisifs, dès que la refondation devient un slogan au lieu d’être un acte. Tant qu’on ne cautérise pas les plaies, tant qu’on ne coupe pas les racines du monstre au lieu de ses têtes, le pays restera prisonnier d’une Hydre qui change de visage … mais jamais de nature.

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