À l’Université d’Antananarivo, le lancement de la plateforme numérique de consultation citoyenne Konstitution’Naka n’a pas été un simple événement académique : il a agi comme un révélateur brutal du vide démocratique malgache. Sous les applaudissements polis de l’intelligentsia, mais derrière les sourires académiques se cache une vérité beaucoup plus dérangeante : Madagascar n’a jamais eu peur du numérique, il a toujours eu peur de ses citoyens. Car dans ce pays, la Constitution n’est pas un pacte social, c’est un outil de domination maquillé en texte fondamental, récité par des dirigeants qui n’ont jamais eu l’intention de l’appliquer au peuple. Notre Constitution a toujours été confisquée par une élite politique qui parle au nom du peuple sans jamais l’écouter. L’apparition d’un outil censé rendre la parole au citoyen pose une question centrale et dérangeante : Madagascar est-il réellement prêt à entendre ce que ses citoyens ont à dire, ou s’agit-il encore d’un décor numérique destiné à donner l’illusion de la participation ?
Car la technologie, aussi moderne soit-elle, ne crée pas le civisme ; elle ne fait que l’exposer. Et c’est précisément là que le débat institutionnel inaugural, animé par une brochette de panélistes dont l’imminent Professeur Monique RAKOTOANOSY et Thierry RAHARISON, concepteur et coordinateur du Programme d’éducation Environnementale, Civique et Citoyenne (PECC), a mis le doigt sur la plaie béante du pays : un système éducatif naufragé, totalement déconnecté de la Constitution qu’il est censé servir, produisant depuis des décennies des générations de citoyens sans boussole civique, faciles à manipuler, faciles à acheter, faciles à retourner contre eux-mêmes. Konstitution’Naka arrive donc comme un miroir brutal tendu à un système qui a prospéré sur le silence, l’ignorance et la résignation organisée. La vraie question n’est pas de savoir si les citoyens vont parler, mais si le pouvoir survivra au moment où ils comprendront enfin ce qu’on leur a volé. Quand Thierry RAHARISON, coordinateur du PECC, a pris la parole, il a exposé sans anesthésie et rompu avec le confort feutré du discours universitaire. Ce n’est pas un discours qu’il a livré, c’est un acte d’accusation. Il a nommé ce que tout le monde sait et que personne n’ose dire : l’école publique malgache est devenue une usine rouillée à docilité, un système vieillot qui apprend à lire sans comprendre, à réciter sans penser, à obéir sans questionner. Un système, héritage colonial, parfaitement compatible avec des élections truquées, des promesses recyclées et des régimes qui changent de visage, mais jamais de méthode. En s’appuyant sur ses expériences de terrain, à Ambohidratrimo et dans l’Atsimo Andrefana, il a démonté le mensonge national selon lequel l’éducation serait une priorité, révélant une réalité plus cynique : un citoyen ignorant coûte moins cher qu’un citoyen conscient. Il a démonté pièce par pièce l’hypocrisie d’un État qui parle de démocratie tout en négligeant volontairement l’éducation civique, dénonçant un système qui préfère gérer l’ignorance plutôt que former la conscience.

Le PECC, loin d’être un programme social de plus, propose une refondation radicale : une réforme des contenus éducatifs adaptés aux réalités socio-économiques et culturelles de chaque zone régionale, la centralité absolue de l’éducation civique et citoyenne, et même l’idée explosive d’une nouvelle Constitution plaçant l’éducation civique au sommet des priorités nationales, inspirée de modèles asiatiques où la discipline, la responsabilité collective et le sens du devoir précèdent les slogans creux sur la liberté. Notre élite malgache adore citer ce modèle pour le développement économique, mais refuse d’assumer pour la rigueur sociale. Que ce discours dérange l’ancien régime n’a rien d’étonnant : un peuple éduqué civiquement devient ingouvernable par la peur et la misère. Ce n’est pas un hasard si le PECC, bien que validé et soutenu par cinq ministères techniques, Affaires étrangères, Éducation nationale, Environnement, Population et Agriculture, se heurte encore à des blocages financiers et politiques massifs, dans un pays où l’État et les bailleurs traditionnels investissent volontiers dans les infrastructures visibles, mais rechignent à financer la reconstruction humaine, reléguant l’éducation civique au rang de dépense superflue. Ils préfèrent financer des stèles décoratives pour mieux fuir que des consciences pour rester debout. Investir dans l’éducation civique, c’est saboter le système de prédation lui-même, briser la complicité avérant des systèmes de financement des pays colonisateurs. Le problème n’est ni juridique ni technique, mais profondément politique. Voilà pourquoi le PECC est bloqué, minimisé, contourné : il menace directement la rente politique fondée sur la peur, la misère et l’ignorance. Le PECC n’est pas un danger pour Madagascar ; il est un danger pour tous ceux qui prospèrent sur l’incivisme, la résignation et l’ignorance organisée. Le PECC dérange parce qu’il inverse cette logique criminelle. Il ne parle pas de folklore civique ou de morale décorative, mais de refonte des programmes éducatifs selon les réalités régionales, de discipline civique assumée, d’intelligence et responsabilité collectives. Or, aucune refondation sérieuse ne peut se faire sans citoyens conscients. Ce n’est pas un hasard si l’auditoire a retenu cette intervention plus que toutes les autres : elle a mis à nu la supercherie d’un État qui se prétend démocratique tout en entretenant méthodiquement l’incivisme.
Joint par téléphone, son coordinateur l’a rappelé sans détours : le programme continuera, parce qu’il dérange, parce qu’il réveille, parce qu’il rend le citoyen dangereux pour les régimes fondés sur la manipulation, avec ou sans confort politique, parce que le civisme et la citoyenneté constituent le socle réel d’une démocratie fonctionnelle et d’un développement durable authentique. La vérité est simple et brutaleet doit être dite sans euphémisme : on peut changer des Constitutions, des gouvernements et des slogans à l’infini, mais tant que Madagascar refusera de placer l’éducation civique au cœur de sa refondation, il continuera à tourner en rond, prisonnier d’un système qui a fait de l’ignorance citoyenne sa première stratégie de gouvernance.
Madagascar ne souffre pas d’un manque de lois, ni de plateformes numériques, ni de conférences universitaires. Il souffre d’un choix politique délibéré de ne pas éduquer civiquement son peuple. Tant que cette stratégie tiendra, aucune Constitution, aucune transition, aucune refondation ne produira autre chose qu’un éternel recommencement du chaos. Le PECC n’est pas un programme social. C’est une menace systémique. Et c’est précisément pour cela qu’il est… indispensable.






