À chaque époque sa jeunesse, à chaque jeunesse sa colère, et à chaque colère ses récupérateurs. La Gen Z n’échappe pas à la règle, elle en est même l’illustration la plus brutale et la plus tragique. Née dans les ruines de la promesse démocratique, élevée par les écrans et politisée par l’indignation permanente, cette génération a cru, un instant, pouvoir contourner les partis, court-circuiter les élites, renverser la table sans apprendre à fabriquer une chaise. Partout dans le monde, elle s’est levée avec sincérité. Partout, elle a servi de marchepied.
De Hong Kong à Téhéran, de Minneapolis à Lagos, de Paris à Antananarivo, le scénario est d’une régularité glaçante. La Gen Z descend dans la rue au nom de la justice, de la dignité, de la liberté ou simplement de la survie. Elle parle un langage moral quand le pouvoir parle un langage de force. Elle réclame des principes quand le système n’entend que des rapports de domination. Elle est massive, visible, émotive, courageuse, et structurellement désarmée. À Hong Kong, la jeunesse croyait défendre l’autonomie et les libertés. Elle a offert à Pékin le prétexte parfait pour verrouiller définitivement le territoire. En Iran, la Gen Z a incarné un héroïsme rare, défiant un régime brutal à visage découvert. Elle y a gagné des martyrs, pas le pouvoir. Aux États-Unis et en Europe, la colère Gen Z a été recyclée en slogans électoraux, en fonds de campagne, en lignes éditoriales, digérée par le système qu’elle prétendait combattre. En Afrique, enfin, la jeunesse a fourni la chair, la rue et le chaos nécessaire à des recompositions politiques dont elle a été la première exclue.
Car la vérité dérangeante est celle-ci : la Gen Z ne fait pas les transitions, elle les déclenche pour les autres. Elle ouvre la brèche, d’autres s’y engouffrent. Elle casse la porte, d’autres entrent dans la maison. Les partis politiques traditionnels, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, ont appris à attendre patiemment que la rue fasse le sale travail. Ils la laissent s’user, s’exposer, s’enflammer… puis arrivent avec des discours de responsabilité, des négociations feutrées et des accords signés loin des cris. À Madagascar comme ailleurs, le mythe du “mouvement citoyen pur” s’est fracassé sur le mur du réel. Derrière l’énergie Gen Z, il y avait toujours des mains plus âgées, plus organisées, plus cyniques. Des partis sans base populaire mais avec des agendas. Des entrepreneurs politiques de crise. Des intérêts économiques tapis dans l’ombre. La jeunesse criait “changement”, d’autres entendaient “opportunité”. Et lorsque les partis ont fini de se partager les sièges, une autre catégorie est entrée dans la danse : les hommes en armes et les réseaux parallèles. Car toute transition mal encadrée crée un vide, et tout vide appelle ses prédateurs. Là où l’État recule, les fusils avancent. Là où la loi se suspend, les mafias s’organisent. Contrebande, protection, racket, économie grise, influence armée : la révolution émotionnelle devient une économie politique de la violence. C’est là que la Gen Z perd tout. Elle ne contrôle ni les négociations, ni les armes, ni les flux d’argent. Elle a offert sa légitimité morale, mais n’a conservé aucun levier. Elle se retrouve spectatrice d’un partage de gâteau auquel elle a pourtant fourni la farine, le feu et parfois le sang. On lui demande ensuite de “rentrer chez elle”, d’être patiente, de “laisser travailler les institutions”, ces mêmes institutions qu’elle a contribué à renverser sans jamais les remplacer.
Comme tous les mouvements populaires non structurés avant elle, la Gen Z découvre une loi ancienne et cruelle de la politique : la rue ne gouverne pas, elle sert. Elle sert ceux qui savent attendre. Elle sert ceux qui savent négocier. Elle sert ceux qui n’ont ni scrupules ni illusions. Et au bout du compte, ce sont toujours les mêmes qui gagnent, avec une nouveauté inquiétante : le gâteau n’est plus seulement partagé entre politiciens véreux, mais aussi entre les fusils et les nouvelles mafias. La révolution est passée. Les slogans se sont tus. Les leaders improvisés ont disparu. Les sièges sont occupés. Les armes sont restées. Et la jeunesse, une fois de plus, hérite du silence, des promesses creuses et d’un pays encore plus dur qu’avant.
La Gen Z voulait changer le système. Elle a surtout appris, à ses dépens, que sans organisation, la colère n’est pas une force politique, c’est une ressource exploitable. La prochaine révolte viendra, comme toujours. La question n’est plus quand, mais pour qui elle travaillera cette fois-ci.





