À Madagascar, nous ne fabriquons plus des citoyens. Nous fabriquons des prête-noms. Et le plus obscène dans cette tragédie nationale, ce n’est pas la corruption, elle est vieille comme la république, c’est l’élévation sociale fulgurante de l’incompétence la plus crasse, décorée, protégée, sanctifiée. Comment de simples couillons ont-ils pu devenir multimilliardaires dans l’un des pays les plus pauvres du monde ? La réponse est d’une simplicité. Parce qu’ils ont accepté d’être des coquilles vides.
Nous sommes témoin du « miracle malgache », inédit depuis 60 ans : rien savoir, tout posséder. Nul besoin de diplôme, de vision économique, de savoir-faire, de création de valeur. Il suffit de prêter son nom, prêter sa signature, prêter sa docilité, prêter son silence. En quelques années, des individus incapables de gérer une gargote deviennent des patrons de sociétés minières, des propriétaires de terrains stratégiques, des concessionnaires, des opérateurs hôteliers, des détenteurs de licences que même des entrepreneurs honnêtes n’obtiendront jamais. Le génie malgache est inversé, plus tu es nul, plus tu es utile.
Regardons la carte du pays, la sainte trinité du blanchiment. Casinos chinois poussant comme des champignons à proximité d’écoles, sans signalisation claire, sans accueil des nationaux, sans transparence. Foncier urbain et périurbain agrémenté de concessions d’automobiles d’occasion, attribué à des inconnus, sans capacité financière déclarée, sans historique professionnel crédible. Marchés publics raflés par des sociétés fantômes, dirigées par des gens incapables d’expliquer leur propre modèle économique. Toujours les mêmes profils : discrets, peu bavards, politiquement insignifiants, mais miraculeusement intouchables. Ce ne sont pas des entrepreneurs. Ce sont des paravents humains. Qu’on arrête l’hypocrisie. Aucune de ces fortunes n’existe sans des ministères qui tamponnent, des mairies qui attribuent, des services fiscaux qui ferment les yeux, des autorités de contrôle réduites au silence ou au décor. L’État est complice, pas victime.
À Madagascar, l’enrichissement illicite n’est pas une anomalie. C’est un parcours balisé. Et le prête-nom est la pièce préférée du système : il n’a pas de réseau international, pas de vision politique, pas de courage juridique. Il est « sacrifiable ». Ne nous trompons pas de cible. Ces couillons ne commandent rien, ne dirigent rien, ils couvrent tout. Ils servent de boucliers, façades, fusibles. Ils s’imaginent puissants parce qu’ils roulent en 4×4 rutilants, parce qu’ils fréquentent des salons feutrés, parce qu’ils sont invités aux cérémonies officielles. Mais ils ne sont que les gardiens temporaires d’un butin qui ne leur appartient pas. Le jour où le vent politique tourne, et il tourne toujours, ils sont les premiers abandonnés. Un pays sérieux pose une seule question, simple, brutale, mathématique : “Comment avez-vous gagné votre premier milliard ?” À Madagascar, cette question est considérée comme subversive. Parce que si on la posait sérieusement : des fortunes s’évaporeraient, des licences tomberaient, des carrières administratives s’effondreraient, des complicités apparaîtraient en pleine lumière. Alors, on préfère parler de stabilité, d’investissements, de partenariats stratégiques. Des mots creux pour cacher le pillage.
Nos enseignants crèvent, nos paysans survivent, nos jeunes fuient ou s’éteignent et les seuls qui s’enrichissent sans intelligence sont les serviteurs du vol organisé. Quand des couillons deviennent multimilliardaires, ce n’est pas qu’ils ont réussi : c’est que la République a échoué. Et tant que Madagascar confondra la docilité avec la réussite, le prête-nom avec l’entrepreneur, le silence avec la paix, le pays restera riche de pauvres et pauvre… de justice.





