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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Voyeurisme d’État : quand la transition flirte avec le crime politique ?

La gazette de la grande île
07/01/20265 minute read

Il y a des mots que tout pouvoir de transition déteste. Transparence. Contre-pouvoirs. Proportionnalité. Légalité. Et il y a des pratiques qu’ils jurent ne jamais utiliser, tout en les regardant avec une gourmandise mal dissimulée : la surveillance électronique des opposants politiques, des journalistes, des magistrats, des leaders d’opinion. Il y a un moment précis où une transition cesse d’être un passage et devient une trahison. Ce moment n’est pas marqué par un coup d’État, ni par une proclamation officielle. Il commence dans le silence. Dans les serveurs. Dans les écoutes. Dans l’obsession maladive de savoir qui parle, à qui, quand, et contre qui. Aujourd’hui, la question est de savoir si la transition actuelle envisage d’utiliser les mêmes méthodes que le régime de Rajoelina et son Mamy, le compagnon, qu’elle prétend avoir enterrés.

Les États transitoires solides n’espionnent pas. L’espionnage des contre-pouvoirs est la signature des régimes illégitimes. Les gouvernements légitimes n’infectent pas les téléphones des opposants. Les transitions sincères ne transforment pas la justice en clé USB judiciaire au service du renseignement. Quand un pouvoir commence à traiter la presse comme une menace, la société civile comme un ennemi, les magistrats indépendants comme des obstacles, alors il ne gouverne plus. Il traque. Et cette traque ne se fait plus avec des bottes et des matraques. Elle se fait avec des algorithmes, des métadonnées, des logiciels espions, des interceptions invisibles. Une répression propre, silencieuse, niée, mais infiniment plus toxique. Dans les régimes fragiles, l’espionnage n’est jamais un outil de sécurité nationale. Il devient un instrument de gestion politique, une béquille pour un pouvoir qui doute de sa légitimité et craint la parole libre plus que l’instabilité qu’il prétend combattre. On ne surveille pas pour protéger. On surveille pour anticiper, neutraliser, diviser, intimider. Les méthodes sont connues : collecte massive de métadonnées, réquisitions abusives auprès des opérateurs télécoms, infiltrations numériques, surveillance ciblée de journalistes et d’activistes, et, dans les cas les plus graves, le recours à des armes numériques offensives. Et c’est ici que le mot devient explosif. Il faut cesser l’hypocrisie. « Predator »était l’arme de prédilection du mensonge d’État de Rajoelina. « Predator » n’est pas un outil de sécurité. C’est une arme numérique offensive, conçue pour infiltrer, aspirer, contrôler, détruire toute intimité politique, professionnelle et humaine. Son usage n’est pas simplement immoral. Il est internationalement documenté, dénoncé et réprouvé. Chaque État qui a été associé à « Predator » a vu ses dirigeants convoqués par des instances internationales, ses services exposés, sa crédibilité diplomatique s’effondrer, ses pratiques assimilées à celles de régimes autoritaires. Réutiliser « Predator » contre des civils, des journalistes ou des opposants n’est pas une dérive : ce sera une faute politique majeure. C’est franchir une ligne qui ne se traverse qu’une seule fois. Et surtout, c’est laisser une trace indélébile. Car les logs, les licences, les contrats, les accès… tout se conserve. Même quand les régimes tombent.

La farce de la “légalité” sera alors brandie comme alibi. On nous parlera de décisions judiciaires. On agitera des ordonnances. On invoquera des enquêtes, des soupçons, des “menaces”. Mais chacun sait que la justice instrumentalisée n’est plus la justice. C’est un décor. Aucune ordonnance ne légitime la surveillance politique, l’espionnage massif, la criminalisation de la critique, l’intimidation numérique des voix dissidentes. La loi malgache protège le secret des correspondances. La Constitution protège la liberté d’expression. Et aucun vernis juridique ne transformera une pratique illégale en acte républicain. Quand la loi devient un prétexte, le régime devient un suspect. Une transition qui espionne prépare son propre effondrement. C’est une constante historique, sans exception. Les régimes qui espionnent leurs citoyens perdent la confiance, perdent l’autorité morale, perdent leurs soutiens internationaux, et finissent toujours par perdre le pouvoir. Parce qu’un peuple surveillé n’est pas un peuple pacifié. C’est un peuple humilié. Et parce que l’espionnage ne remplace jamais le dialogue, la légitimité, la justice sociale, la vérité. Il ne fait que retarder l’inévitable.

Qu’on se le dise clairement. Le jour où la transition réutilisera « Predator », ou toute technologie équivalente, contre les contre-pouvoirs, elle cessera instantanément d’être une transition. Elle deviendra un régime sous surveillance internationale, un État suspect, un pouvoir disqualifié. Nos lois sont claires. L’atteinte à la vie privée, au secret des correspondances et aux libertés fondamentales ne peut être justifiée que par une décision judiciaire motivée, proportionnée et strictement encadrée. Toute dérive, surveillance politique déguisée en enquête, espionnage sans base pénale solide, réquisitions massives, constitue une violation grave de l’État de droit. Espionner, ce n’est pas gouverner. C’est avouer son échec. Et l’Histoire, elle, ne pardonne jamais aux pouvoirs qui ont préféré les écrans noirs des logiciels espions à la lumière crue du débat démocratique. Les transitions passent. Les preuves restent. Et ceux qui ont cru pouvoir gouverner par l’espionnage découvrent toujours trop tard que la peur est une très mauvaise fondation pour un État.

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