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Le Journal de l'île Rouge
Politique

La citoyenneté, l’ennemi juré de la politique et des bailleurs !

La gazette de la grande île
12/01/20265 minute read

Nous vivons une anomalie politique durable, presque institutionnalisée. Un pays figé dans un « entre-deux permanent », où les mots servent à masquer le vide et où l’on gouverne à coups de slogans plutôt qu’à l’aide d’une vision. Un constat brutal, mais lucide. Nous ne sommes pas en transition, nous sommes en intérim. Lorsque le président de la Chambre basse affirme que « Madagascar est en intérim et non en transition », il ne fait pas de la sémantique. Il pose un diagnostic clinique.

Une transition suppose alors un cadre juridique clair, une durée définie, une feuille de route consensuelle et surtout un objectif de sortie. Or aujourd’hui, rien de tout cela n’existe réellement. Nous sommes dans un intérim politique prolongé, un pouvoir qui administre le présent sans assumer l’avenir, un État qui gère le jour-le-jour tout en prétendant refonder la nation. Le gouvernement de la refondation mène une opération de communication sans ossature. La refondation est devenue un mot-valise. Un mot noble, creux, recyclé à chaque crise. Dans les faits, les instances étatiques dites de la refondation ressemblent davantage à une campagne de charme populiste permanente : tournées, distributions symboliques, discours empathiques, mises en scène de proximité. Mais les lectures citoyennes et celle de la société civile font état d’aucune politique publique structurante, aucune doctrine économique lisible, aucune vision institutionnelle claire. Refonder, ce n’est pas plaire. Refonder, ce n’est pas survivre politiquement. Refonder, c’est déranger les rentes, casser les réseaux, trancher dans le vif. Or le système reste intact. Les visages changent, les pratiques demeurent.

D’un autre côté, les yeux se tournent vers le théâtre des alliances jetables des plateformes politiques. Ces estrades et espaces de dialogue accouchent les accords politiques dans la douleur, quand elles accouchent. Les accords se négocient. Les signatures et les alliances se font et se défont au rythme des intérêts immédiats. Les grands partis ressortent leurs vieilles recettes, celles des offensives de charme médiatique, le recyclage de figures usées, les discours d’unité nationale de façade. Il ne s’agit pas de reconstruire l’État. Il s’agit de se repositionner dans l’échiquier du pouvoir. Le peuple, lui, regarde de loin. Fatigué. Désabusé. Spectateur d’un jeu qui ne le concerne plus. La prochaine venue annoncer de l’Union africaine, conduite par Joaquim Chissano, suscite autant d’attentes que de scepticisme. La mission annoncée de l’Union africaine est-elle une vraie médiation ou une éternelle répétition ? Les questions sont simples : quels objectifs réels ? quels leviers ? quelle capacité de contrainte ? Les expériences vécues sont cruelles. Les missions internationales viennent, écoutent, compilent, recommandent… puis repartent. Et souvent, les mêmes accords déjà signés sont simplement reconditionnés, sans mécanisme de mise en œuvre, sans sanction, sans suivi réel. Le risque est alors immense : que cette mission ne soit qu’un rituel diplomatique de plus, destiné à rassurer les partenaires extérieurs sans transformer la réalité intérieure. Pendant ce temps, la vie sociale malgache montre un pays en apnée. Notre société s’enfonce dans une grisaille lourde où le pouvoir d’achat est en chute libre, la jeunesse est sans horizon, les classes moyennes sont asphyxiées et le monde rural totalement abandonné. L’ambiance est morose, sans projection collective. On ne parle plus de rêve national, mais de survie individuelle. Le lien social se délite. La confiance envers les institutions est presque inexistante.

Toutes les parties prenantes, sans exception, s’accordent sur un point : « La priorité est l’éducation au civisme et à la citoyenneté avant toute élection. » Ce n’est qu’un mensonge confortable de plus. Sur le papier, l’idée est juste. Dans la réalité, elle est devenue un discours anesthésiant, un moratoire politique déguisé. Qui a réellement intérêt à un électorat éduqué, critique, citoyen et responsable ? Certainement pas les réseaux de corruption, les barons électoraux, les systèmes clientélistes ni les régimes qui prospèrent sur l’ignorance et la dépendance. On invoque l’éducation citoyenne tout en vidant les caisses de l’État, négligeant l’école publique, marginalisant l’éducation civique réelle et en dépendant structurellement des bailleurs. Et ces bailleurs, eux aussi, font la sourde oreille. Pourquoi ? Parce qu’un peuple qui s’éduque devient exigeant, réclame des comptes, construit sa souveraineté économique et marche vers l’indépendance de financement. Un Madagascar éduqué est un Madagascar libre. Et un Madagascar libre dérange. Alors, on parle. On temporise. On promet. Mais tant que l’éducation citoyenne restera un slogan sans budget, sans volonté politique et sans courage, elle ne sera qu’un alibi moral pour prolonger l’intérim, repousser la démocratie réelle et maintenir le pays sous perfusion. Madagascar n’a pas besoin de discours apaisants. Il a besoin de vérité, de rupture et de courage politique. Le reste n’est que bruit au… vent mauvais.

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