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Le Journal de l'île Rouge
Politique

La prêche pékinoise : L’île Rouge affame ses enfants, mais veut fabriquer des balles

La gazette de la grande île
19/01/20265 minute read

Il y a des annonces qui sentent la poudre avant même d’exister. Pas la poudre des canons, non, la poudre des mensonges politiques, celle qui brûle les yeux du peuple pendant que le pouvoir avance masqué. L’idée farfelue d’une usine d’armement chinoise à Madagascar appartient à cette catégorie : une annonce lourde, opaque, dangereuse, qui dit beaucoup plus sur la peur du pouvoir que sur la défense du pays. Car enfin, regardons la réalité sans fard. Madagascar ne sait pas produire du riz en quantité suffisante pour nourrir sa population, mais prétendrait produire des armes. Le pays peine à fabriquer des citoyens, des bancs d’école, mais ambitionnerait de fabriquer des fusils. Il importe des aliments et médicaments périmés, mais rêve de cartouches neuves. Ce n’est pas une montée en puissance. C’est une fuite en avant.

Les États forts construisent des industries d’armement après avoir construit leur société. Les États faibles, eux, construisent des armes pour masquer l’effondrement social, et se prennent pour une puissance. Madagascar n’est pas menacé par une armée étrangère. Il est menacé par la misère sociale et économique. Par l’abandon des campagnes et la destruction massive de nos grandes villes par les innombrables exodes. Par l’humiliation quotidienne des rares citoyens qui essayent tant bien que mal d’apporter un espoir. Par la corruption normalisée de tout un système, héritage des anciennes mafias. Par l’absence de justice crédible qui a bien du mal à huiler une gouvernance juste et droite. Et quand un pouvoir n’a plus de réponse à ces menaces-là, il cherche refuge dans le symbolique : l’uniforme, le drapeau, la force. L’arme devient alors un discours politique. Cette future usine d’armement ne serait qu’un objet qui ne servira pas le peuple. On parlera d’emplois, bien sûr. On parle toujours d’emplois quand on veut faire passer une pilule amère. Mais de quels emplois parle-t-on ? Des postes hyper-techniques, sous contrôle chinois, sans autonomie réelle, sans maîtrise nationale de la chaîne de valeur. Pas des emplois qui irriguent l’économie locale. Pas des emplois qui sortent une génération de la pauvreté. La population, elle, n’aura ni accès à cette industrie, ni contrôle sur elle, ni bénéfices directs. Elle héritera seulement d’un pays plus surveillé, plus militarisé, plus opaque. Une usine d’armement n’est jamais neutre, elle fabrique aussi du silence.

Soyons clairs, brutaux, honnêtes. Ce type de projet ne vise pas d’abord la sécurité nationale, mais la sécurité du régime. Un régime qui doute de sa légitimité cherche toujours un adossement à une puissance étrangère, à l’armée, à la peur. L’usine d’armement devient alors un message codé : “Nous ne sommes pas seuls.” “Nous avons des alliés.” “Nous avons de quoi répondre.” Mais répondre à qui ? A Trump et sa folie de conquistador ? Ou à une colère intérieure bien réelle ? Qu’on se le dise, la Chine n’est pas là pour l’amour du drapeau malgache. La Chine ne fait pas de philanthropie stratégique. Elle avance ses pions, patiemment, méthodiquement. Madagascar offre une position géographique exceptionnelle, un État institutionnellement fragile, une élite politique avide de reconnaissance financière, un terrain où l’on négocie vite et où l’on contrôle peu. Une usine d’armement n’est pas seulement une usine. C’est un point d’ancrage, un levier diplomatique, un signal envoyé aux concurrents. Ce n’est pas Madagascar qui entre dans la cour des grands. C’est la cour des grands qui s’installe à Madagascar.

Viennent alors les ingérences silencieuses et dangereuses, celles des services secrets qui s’invitent sans bruit. À partir de là, tout change. Une infrastructure militaire étrangère attire automatiquement les regards, les oreilles, les réseaux. Espionnage discret. La CIA observe, la DGSE s’inquiète, le Mossad cartographie, le FSB infiltre et les réseaux privés s’activent. Cyber-intrusions silencieuses. Pressions économiques indirectes. Tentatives d’influence politique. Madagascar, déjà fragile, deviendrait un nœud secondaire de rivalités qui le dépassent. Un pays pauvre ne gagne jamais à devenir stratégique. Il devient exposé. Madagascar a-t-il vraiment besoin d’une usine d’armement ? Ou a-t-il besoin d’écoles qui fonctionnent, de programme d’éducation civique et citoyenne exponentiel et impactant, d’hôpitaux qui soignent, de routes qui relient… et d’un État qui protège autrement que par la peur ? Un pays qui n’arrive pas à garantir un repas par jour à ses enfants n’a aucune légitimité morale à produire des armes. Un pays qui n’éduque pas sa population est une décharge à ciel ouvert de l’incivilité, d’hommes malléables. C’est une obscénité politique.

Nous sommes en guerre pour une intelligence collective, pour un pays de discernement où chaque citoyen devient un maillon fort pour le réel développement. Alors, quand un pouvoir commence à fabriquer des armes avant de fabriquer de l’espoir citoyen, ce n’est pas la nation qu’il défend, c’est sa propre survie. Et l’histoire est impitoyable avec ce genre de choix, les armes restent, les alliances passent, le peuple paie toujours. Comme le dit Isaïe, les armes de guerre doivent être transformées en outil de vie. L’usine d’armement chinois à Madagascar est à contre-courant du dessin de Dieu. Alors, la prêche pékinoise a-t-elle déjà pris le dessus ?

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