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Le Journal de l'île Rouge
Politique

PAS sans toi…Madagascar : l’ajustement permanent ou la souveraineté sous perfusion

La gazette de la grande île
05/03/20265 minute read

Il y a des dates qui ne font pas de bruit, mais qui changent la trajectoire d’un pays. 1987 fut l’une d’elles pour Madagascar. Ce ne fut pas un coup d’État, ce ne fut pas une guerre. Ce fut une signature. Une signature au bas d’un programme dicté par le Fonds Monétaire International et la Banque mondiale, un programme appelé « Programme d’Ajustement Structurel ». Un mot propre, technique, presque rassurant. Mais derrière la propreté du vocabulaire, il y avait un basculement, la souveraineté économique devenait conditionnelle.

Ils ont expliqué que l’État malgache était trop gros, trop coûteux, inefficace. Alors, on a coupé nos subventions, nos entreprises publiques, nos investissements sociaux et notre protection des filières locales. On a ouvert, béantes, nos frontières souveraines pour privatiser et libéraliser. Mais on a oublié une chose fondamentale : on ne démantèle pas un État fragile sans reconstruire des institutions solides. On a amputé et réduit l’État producteur. On n’a jamais construit l’État stratège. Résultat : un vide. Et le vide, en politique comme en économie, ne reste jamais vide. Dans cet espace laissé par le retrait public, deux forces ont prospéré : les réseaux d’influence et la captation privée des rentes. Ce n’est pas que la loi dit : « volez », c’est que la loi devient poreuse. Les procédures deviennent négociables. Les concessions deviennent discrétionnaires. Les marchés publics deviennent interprétables. Quand les garde-fous sont faibles, la corruption cesse d’être un accident. Elle devient un mécanisme dans le trou noir institutionnel. On nous a parlé de stabilité macroéconomique, d’inflation maîtrisée, de déficit contenu et d’accords respectés. Mais notre stabilité n’était pas une victoire, c’était une conservation de la fragilité. Depuis quatre décennies, Madagascar accuse une croissance insuffisante pour absorber sa démographie, l’informel de plus en plus massif, son industrialisation quasi inexistante et sa dépendance accrue aux financements extérieurs. Chaque Loi de Finances ressemble à un exercice d’équilibriste : on ajuste, on colmate, on reporte et on ne transforme pas. La stabilité se miroite sans développement.

Pendant ce temps, des pays africains ont su sortir leurs épingles du jeu. Le Rwanda est sorti d’un génocide et reconstruit un État autoritaire, mais discipliné, obsédé par l’efficacité administrative. Le Maroc a investi massivement dans les infrastructures, attire des industries automobiles et aéronautiques, négocie sa place dans la mondialisation. Le Botswana a transformé sa rente diamantifère en stabilité institutionnelle. L’Île Maurice a diversifié son économie et consolide ses institutions. Tous ont connu les prescriptions libérales, tous ont subi les contraintes internationales. Mais ils ont gardé une chose : une volonté politique de structurer leurs États. Madagascar, lui, a appliqué les règles, sans imposer sa stratégie. Le véritable échec n’était pas l’ajustement. Le véritable échec est l’absence de refondation. Nous pouvons être libéral et souverain, ouvert et stratégique, et coopérer sans se dissoudre. Mais cela exige une élite administrative compétente, une justice réellement indépendante, une fiscalité élargie et appliquée, et une vision industrielle assumée. À ce jour, ce sont des denrées rares. Ce qui nous tue, ce n’est pas la mondialisation, c’est l’acceptation confortable de la dépendance. Dire que l’ajustement « autorise la corruption » est juridiquement faux. Mais politiquement ? Un système qui réduit les capacités de contrôle interne, tout en favorisant et multipliant les espaces discrétionnaires, fragilisant de plus en plus nos institutions et maintient une économie à faible valeur ajoutée. Tout cela cultive notre environnement où la corruption devient rationnelle. Quand la production ne paie pas, la proximité au pouvoir paie. Quand l’industrie ne crée pas de richesse, la concession la crée. Quand l’État ne planifie pas, le réseau décide.

Notre choix est historique, inscrit dans les annales de la République, s’inscrivant dans une réelle volonté politique de rupture. La question n’est plus économique, elle est existentielle. Voulons-nous rester un pays ajusté ou devenir un pays stratège ? Rester ajusté, c’est gérer la pauvreté, stabiliser la faiblesse, dépendre des décaissements et maintenir un système hybride où l’informel domine. Devenir stratège, c’est oser « Réformer » l’administration en profondeur, assainir radicalement la gouvernance, construire une politique industrielle claire, investir massivement dans le capital humain et replacer la souveraineté au cœur de la décision budgétaire. On ne détruit pas Madagascar en un jour. On le neutralise progressivement. À force d’ajuster sans transformer, on finit par considérer la stagnation comme normale. Le danger n’est pas la crise. Le danger, c’est l’habitude. Et l’habitude, en politique, est plus destructrice qu’un effondrement. Car un pays qui s’effondre peut se relever. Un pays qui s’habitue à la faiblesse s’y installe. La vraie bombe n’est pas budgétaire, elle est morale. Et tant que les intérêts personnels de nos politiciens prévalent sur la véritable souveraineté nationale, alors tous ces beaux discours aux muscles bombés ne sont qu’injurieux et ne méritent même pas qu’on s’y… attarde.

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