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Le Journal de l'île Rouge
Politique

Madagascar : terre de foi, terre de faim, terre de projection des démons du monde

La gazette de la grande île
30/03/20265 minute read

Semaine pascale, temps de silence, de repentance, de trêve, du moins en théorie. Car à Madagascar, la trêve est un luxe que le citoyen ne peut plus s’offrir. Pendant que nos élites ajustent leurs discours et que les institutions se parent de symboles religieux, la réalité, elle, ne s’agenouille pas. Elle crie, elle grince, elle affame. Il n’y a pas de trêve pour une mère qui ne sait pas ce que ses enfants mangeront le soir. Pas de pause spirituelle pour une jeunesse sans repères civiques, livrée à elle-même, sans éducation citoyenne structurée, sans horizon autre que la débrouille ou la fuite. La semaine pascale est un théâtre d’hypocrisie nationale où l’on prêche le sacrifice, mais on évite de nommer les responsables du sacrifice quotidien d’un peuple entier.

Madagascar a toujours été enveloppé d’un voile mystique, une île biblique fantasmée, mais une nation abandonnée. Certains récits, souvent approximatifs, parfois instrumentalisés, tentent de relier l’île à des filiations bibliques, à des peuples dispersés, à des mythes anciens liés à Israël ou aux tribus perdues. Ces narrations ont nourri une fascination, celle d’une île-refuge, d’une terre d’élection. Mais entre mythe et réalité, il y a un gouffre. L’implantation de communautés juives à Madagascar, bien que marginale et historiquement limitée, n’a jamais produit l’impact structurant que certains imaginaient ou redoutaient. Pas de transformation économique majeure, pas de révolution sociale, pas de transfert civilisationnel. Pourquoi ? Parce que Madagascar n’a jamais été traité comme un partenaire, mais comme une possibilité, une option, un espace disponible. Et c’est là que le danger commence, quand le monde projette ses fantasmes sur Madagascar.

L’histoire mondiale est cruelle, et Madagascar en porte une cicatrice invisible, mais glaçante. Dans les années 1940, le régime nazi, sous Adolf Hitler, envisagea ce que l’on a appelé le “plan Madagascar”, déporter des millions de Juifs européens vers l’île. Un projet délirant. Un projet logistique absurde. Un projet profondément inhumain. Madagascar n’était pas vue comme une nation. Mais comme une solution. Une poubelle géopolitique. Un territoire lointain où l’Europe aurait pu externaliser sa “question juive”. Si ce plan avait été exécuté ? Ce ne serait pas une renaissance pour Madagascar. Ce serait une catastrophe humanitaire d’une ampleur inimaginable : effondrement démographique, conflits massifs, colonisation totale déguisée et disparition des structures sociales locales. Madagascar aurait été écrasée sous le poids d’un drame qui n’était pas le sien. Et aujourd’hui ? Le danger n’a pas disparu. Il a changé de forme. Ce qui était hier un projet brutal est aujourd’hui devenu plus subtil. Madagascar reste convoité, non plus pour des déportations massives, mais comme terrain d’expérimentation, d’influence et de repositionnement stratégique. Les grandes puissances, occidentales, orientales, émergentes, ne viennent pas par hasard. Elles viennent avec leurs intérêts, leurs agendas, leurs blessures aussi. Car derrière chaque présence étrangère, il y a parfois des histoires lourdes : guerres menées ailleurs, crises internes non résolues, populations déplacées, traumatisées et stratégies de repositionnement global. Et Madagascar devient alors un espace de projection.

Il faut le dire clairement : Madagascar n’est pas un exutoire. Madagascar ne doit pas devenir un refuge géopolitique pour les crises des autres ni un terrain de relocalisation des échecs internationaux ni un espace où l’on déverse les conséquences des guerres menées ailleurs. Car accueillir sans stratégie, sans souveraineté, sans cadre, ce n’est pas de la solidarité, c’est de la soumission déguisée. Et importer des populations traumatisées, sans accompagnement profond, sans intégration réelle, c’est préparer des tensions futures. Notre vraie urgence est celle de la reconstruction de notre socle malgache. Le problème n’est pas l’extérieur, le problème, c’est le vide intérieur : un peuple affamé, une jeunesse sans repères civiques, une éducation citoyenne quasi inexistante à grande échelle. Tant que ce socle n’est pas reconstruit, nous resterons vulnérables, disponibles, manipulables.

Madagascar doit faire un choix historique, celui de refuser d’être la terre des conséquences des autres, de continuer à être une île que le monde regarde comme une solution, une réserve et un territoire disponible ou devenir enfin une nation qui impose ses règles. Car une vérité dérangeante s’impose, les grandes puissances ne cherchent pas des amis.

Elles ne cherchent que des espaces. Et tant que Madagascar ne se définira pas lui-même, il sera défini par les autres. Madagascar n’a pas vocation à absorber les traumatismes du monde ni à accueillir les conséquences des guerres qu’il n’a jamais menés. Il doit devenir un centre de stabilité, pas une périphérie de compensation. Sinon, l’histoire, celle d’Adolf Hitler hier, et d’autres demain, continuera à s’écrire sur son sol, sans jamais être écrite … par elle.

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