LETTRE OUVERTE A MES PERES POUR RESISTER A LA PEUR, A LA HAINE ET AU MEPRIS
Cette lettre n’a pas l’ambition ni la prétention de détenir « la » vérité. Elle voudrait simplement présenter un témoignage de la manière dont est ressenti le « positionnement » de l’Eglise catholique par une femme catholique, malgache et citoyenne engagée. Aussi, au commencement, je vous prie de lui pardonner.
Lorsque l’on nous a annoncé que la Conférence des Evêques de Madagascar allait faire une déclaration sur la situation qui prévaut dans le pays, l’espérance et le soulagement m’ont envahie. Quelle ne fut ma déception, voire ma tristesse mêlée de colère. J’ai toujours été fière d’être catholique et ce malgré les faiblesses et les vicissitudes de l’Eglise et de ses pères. Tout simplement parce que l’Eglise catholique de Madagascar, à travers ses lettres pastorales et épiscopales a toujours donné une parole spécifique à notre société souvent chaotique qui perdait un peu les boules et marchait souvent la tête à l’envers. En tant que catholique (ou chrétienne pour ne pas froisser certaine susceptibilité), je suis fière de ce que souvent, l’Eglise et nos pères ont tracé sur nos chemins des « directives », des « signes » qui nous/m’ont inspiré et apporté à bon nombre d’actions pour le développement intégral du pays une « valeur ajoutée » indéniable. Pour rappel, je voudrais juste citer deux textes majeurs:
- i) Lettre pastorale de la Conférence épiscopale malgache du 26 mars 1972 « Eglise et développement à Madagascar » (à l’occasion du cinquième anniversaire de Populorum Progressio), ii) celle du 29 novembre 1987 « Le redressement de la Nation ». A 20 ans d’intervalle chacune, il est dit en substance que les maladie-sources dont souffre le pays sont à la fois d’origine structurelle et « dans le cœur » : la désincarnation des politiques économiques prônées par les dirigeants basée sur une conception du développement fondée sur la course au PIB considérant la personne humaine comme accessoire, la faiblesse des capacités de leadership et de gestion de l’Etat due notamment à la manipulation de l’appareil étatique à des fins d’accumulation personnelle des profits, une conception rentière et prédatrice de l’économie, la corruption, la passion de l’argent, le mépris du pauvre enfermé dans un climat de méfiance et de peur ».
Tout au long de ces années, le maître mot des interventions des Evêques est « justice sociale » qui doit se conjuguer avec la nécessité de tracer les voies d’une société malgache plus juste et plus solidaire. Le « redressement de la nation » que les Evêques appelaient de leur vœu passe par une « expansion économique (qui) ne voile pas les zones immenses de la misère… et crée les conditions dans lesquelles il devient moralement indispensable de lutter pour un meilleur partage des richesses ». Ces divers appels des Evêques, manifestent bien que l’Eglise malgache a toujours été aux côtés de l’histoire du pays, en étant partie prenante de la vie des malgaches.
Et aujourd’hui, face à une situation qui ressemble malheureusement à ces deux périodes, vous nous sortez cette lettre complice de bande de prédateurs qui ont enfoncé le pays dans une réalité marquée par « la faiblesse des capacités de leadership et de gestion de l’Etat due notamment à la manipulation de l’appareil étatique à des fins d’accumulation personnelle des profits, une conception rentière et prédatrice de l’économie, la corruption, la passion de l’argent, le mépris du pauvre enfermé dans un climat de méfiance et de peur »(dixit la lettre pastorale de 1987). Vous vous cachez derrière, je ne sais quelle « neutralité » alors que le pays est en danger de mort pire qu’en 1972 ou 1987.
Vous aurez dû vous inspirer de l’appel de la Conférence des Evêques de France en 2002 qui, avant un second tour de l’élection présidentielle qui allait opposer Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen, face au danger de l’extrémisme du Front national, avait pris clairement position en sortant de son habituel refus de donner des consignes de vote. « Dans la période qui s´ouvre, nous devrons tous faire appel à l´intelligence plutôt qu´à l´instinct, au discernement plutôt qu´à la seule spontanéité, à la sérénité plutôt qu´à la peur » et ont appelé les français à ne pas voter pour le Front National de Le Pen,
Vous priant de pardonner mon impertinence, Vous, Evêques de Madagascar, vous trahissez les valeurs fondatrices de notre foi que sont la paix, le respect mutuel, la solidarité, la fraternité, le refus du mensonge en écrivant cette lettre à la fois ambigüe et complice de groupe de personnes qui foulent aux pieds lesdites valeurs. L’on ne peut que se demander si, vous aussi, vous n’auriez pas perdu le « FANAHY MAHA OLONA ».
RAZAFIMBELO Lily
12 Novembre 2023





