À chaque fois qu’il y a une manifestation populaire à Madagascar pour le changement, on change la tête, mais on recommence avec le même système de gouvernance. Le résultat est là : Ceux qui ont pris le pouvoir, raflent tout et parallèlement, l’inégalité et la paupérisation des Malagasy se développent.
Maintenant, il faut sortir du piège de la rente : repenser l’État et la finance publique à Madagascar.
Malgré des décennies d’aide internationale, Madagascar reste parmi les pays les plus pauvres du monde. Ce paradoxe, douloureusement persistant, nous impose une remise en question radicale : et si notre propre système de gouvernance, combiné aux mécanismes financiers internationaux, contribuait à maintenir notre pays dans une forme de dépendance et d’immobilisme structurel ?
L’administration publique Malagasy (moins de 0,6% de la population totale de Madagascar) fonctionne trop souvent comme un système de rente. Plutôt que de produire de la valeur publique, elle absorbe des ressources – salaires, aides, budgets – sans transformation significative ni amélioration concrète de la vie de la majorité des Malagasy. Cette logique de rente gangrène nos institutions, alimente l’inefficacité, entretient la méfiance envers l’État et affaiblit la légitimité de l’action publique.
Pire encore, l’aide internationale, censée appuyer notre développement, contribue parfois à renforcer ce système. Bien que les financements étrangers soient motivés par des intentions louables, ils s’intègrent souvent dans des structures administratives peu réformées, sans remettre en question les pratiques existantes. Ils peuvent ainsi consolider des logiques de captation, où les ressources sont dirigées vers une élite technocratique peu soumise à l’obligation de résultats. Des projets sont lancés sans mécanisme clair de redevabilité, confiés à des fonctionnaires ou consultants proches du pouvoir, parfois au détriment des besoins réels du pays.
L’aide devient alors une ressource à redistribuer, un levier d’influence politique ou un outil de stabilisation institutionnelle, plutôt qu’un moteur de transformation durable. Ce phénomène freine l’émergence d’un État stratège et réduit la capacité du pays à définir et piloter sa propre trajectoire de développement.
Trop souvent, les financements externes s’adaptent aux structures en place, sans exiger de transformation en profondeur. Des projets naissent sans impact réel, des études se multiplient sans mise en œuvre, et des réformes sont financées, mais rarement appliquées. Un exemple révélateur de cette logique est l’Analyse de Viabilité de la Dette (AVD), utilisée par le FMI et la Banque mondiale pour évaluer la capacité d’un pays à recevoir de nouveaux financements. Cette approche, prétendument objective, repose sur des indicateurs macroéconomiques standards, souvent valables pour des pays déjà structurés, mais largement déconnectés des réalités des pays en développement.
En vérité, on pourrait dire que la finance internationale est devenue un moteur de marginalisation pour des pays comme Madagascar.
Ainsi, des projets cruciaux – routes, ports, infrastructures –, nécessaires pour connecter les populations, dynamiser les échanges commerciaux et favoriser un véritable développement économique inclusif, se voient bloqués sous prétexte qu’ils alourdissent la dette. Pourtant, ces projets pourraient générer des bénéfices économiques, sociaux et politiques majeurs à moyen et long terme.
Il est donc urgent de changer de paradigme. Un pays n’est pas un tableau Excel, ni une simple somme de chiffres ou de ratios dette/PIB. Un pays est un organisme vivant, qui doit investir, apprendre, expérimenter et parfois prendre des risques. C’est particulièrement vrai pour une nation en construction comme Madagascar. Le développement ne peut être réduit à un équilibre budgétaire : il suppose une vision, une stratégie, et une volonté politique forte de bâtir une administration publique efficace, performante et responsable.
Nous devons également prendre conscience du danger que représente la soumission aveugle aux normes classiques de la finance internationale – déficit budgétaire, orthodoxie monétaire, plafonds d’endettement – qui, bien souvent, freinent les ambitions de développement réel. Tant que l’État restera prisonnier d’une logique de rente, dans une posture de conformité plutôt que d’audace, et tant que nous accepterons passivement des règles qui nous empêchent de penser par nous-mêmes, nous resterons enfermés dans la stagnation.
Repenser la fonction publique, investir dans des projets structurants, négocier autrement avec les bailleurs, et surtout, construire une vision souveraine du développement : voilà les chantiers prioritaires. Madagascar n’est pas condamné à la pauvreté. Mais il nous appartient de briser les chaînes invisibles qui nous y maintiennent.





