Un article du sociologue Jean Michel Wachsberger, sur la base de l’enquête Elimad (2012-2014) développée sur un millier de représentants des élites malagasy, caractérise un chiffre qui fait mal : seuls 28 % des membres de cette élite placent l’amélioration du sort des pauvres parmi leurs priorités politiques. Vingt-huit pour cent ! Il ne s’agit pas d’un sondage d’humeur. Il s’agit d’un relevé clinique, froid, documenté, de ce que nos dirigeants pensent vraiment de leur peuple — quand ils n’ont pas besoin de faire semblant.
« 28 %, c’est la proportion de nos élites qui se souviennent encore qu’il y a des gens dehors. De manière crue, c’est formellement constater
que 72% des gens au pouvoir ne se préoccupent que de leur seul intérêt »
Un chiffre comme un miroir qu’on voudrait casser
On s’est souvent demandé quelle était cette malédiction malagasy qui veut que chaque changement de régime ne reflète qu’un jeu de chaises musicales ou les kleptocrates éjectés sont aussi rapidement remplacés par d’autres nouveaux kleptocrates. L’adage dit : le pouvoir corrompt. Mais la question demeure : pourquoi l’accès aux hautes sphères du pouvoir semble-t-il transformer aussi rapidement un individu apparemment normal en un oligarque assumé.
Un article de Jean-Michel Wachsberger peut nous en donner une lecture. Cet article fondé sur l’enquête Elimad[i], menée auprès de mille membres de la haute sphère du pouvoir malgache, dresse [ii] le constat non pas d’une étude d’opinion comme les autres mais d’une cartographie des représentations sur ce que les élites pensent de leur peuple. Et sur ce qu’elles en disent quand on le leur demande. Et là, le tableau est cruellement édifiant.
Le peuple malgache, vu d’en haut ? « Aimable mais inerte. Traditionnel mais immature. Bon mais incapable de décider seul. » Ces mots ne sont pas ceux d’un éditorialiste irrité. Ce sont les mots recueillis, compilés, analysés … Les mots que des hauts fonctionnaires, des hommes d’affaires, des politiciens utilisent pour décrire les quatre-vingts pour cent de leurs concitoyens qui vivent sous le seuil de pauvreté.
Et hop … Que voilà un joli tour de passe-passe idéologique : si le peuple est pauvre, c’est parce qu’il est mou, conservateur, enfermé dans ses coutumes d’un autre âge. La pauvreté n’est de toutes façons pas un échec politique. Elle devient une fatalité anthropologique. Une sorte de malédiction convoquée bien à propos pour exonérer ceux qui gouvernent de toute responsabilité dans le désastre.
Pendant ce temps, le pouvoir d’achat moyen des Malgaches a été amputé d’un tiers depuis 1960. Tandis que le reste de l’Afrique subsaharienne progresse, la Grande Île recule. Cette « énigme » n’a pas d’explication naturelle. Mais elle a des auteurs.
La peur comme moteur de la solidarité — et son absence
Il faut ici convoquer un théoricien que nos dirigeants devraient lire : Abram de Swaan. Sa thèse, documentée dans Sous l’aile de l’Etat (1988)[iii], est simple et cinglante. Les élites européennes n’ont pas inventé l’État-providence par générosité. Elles l’ont fait par peur. Peur des révolutions qui débordent les quartiers chics. Peur des foules qui, quand elles n’ont plus rien à perdre, trouvent des idées dangereuses.
C’est ce qu’on appelle l’interdépendance sociale … le sentiment que mon destin est lié au tien, même si tu vis à l’autre bout de la ville dans un taudis. Ce sentiment-là est le ciment invisible qui a forcé les classes dominantes à investir dans la santé, l’éducation, la protection sociale. Non par vertu mais par intérêt bien compris.
À Madagascar, ce moteur de l’interdépendance sociale semble très largement grippé. Trois raisons, trois mécanismes qui se renforcent mutuellement.
Le fihavanana d’abord. Cet idéal d’harmonie, de consensus, d’évitement du conflit — une valeur belle en elle-même — se retourne contre les dominés dès lors qu’il neutralise toute pression populaire sous argument de concorde et d’harmonie. Parce qu’une élite qui ne craint pas son peuple n’a aucune raison de lui faire des concessions. Le fihavanana devient ainsi, dans certains contextes, le consentement des faibles à leur propre soumission.
L’atomisation géographique ensuite. Quatre-vingts pour cent de la population est rurale, dispersée, vivant en autarcie relative, loin des circuits économiques formels que contrôle l’élite. Pour un décideur tananarivien, le paysan de l’Androy n’est pas un acteur politique : c’est un élément du décor… lointain, silencieux, non menaçant.
L’achat électoral ponctuel enfin. Dans un système où les suffrages se négocient la veille du scrutin contre quelques billets ou un sac de riz ou quelques litres d’huile, les élites n’ont pas besoin de programmes sociaux pour gagner des élections. L’investissement électoral est un coût de transaction à assumer de manière brève le temps d’une campagne … Et non pas un contrat de gouvernance dont on serait redevable. Le « Je vais, je tire et je reviens » se traduit en « Je paie, je gagne, et j’oublie ».
« Quand une élite ne craint plus son peuple, ne le respecte pas comme électeur, et ne le voit pas comme partenaire économique
— il ne lui reste rien pour se sentir solidaire de lui. »
Le Raiamandreny, ou l’art de dominer avec le sourire
Cette déconnexion ne se dit pas crûment. Elle s’habille d’un discours paternaliste omniprésent — celui du raiamandreny, le père et la mère du peuple. Les élites se représentent volontiers comme des figures tutélaires, bienveillantes, dont la sagesse éclairée doit guider des enfants qui ne sauraient décider par eux-mêmes.
Ce cadre cognitif est une arme politique redoutable. En présupposant le peuple comme éternellement immature, on s’arroge le droit de décider à sa place — sans consultation, sans reddition de comptes. La démocratie formelle subsiste : il y a des élections, des constitutions, des assemblées. Mais elle est vidée de toute contrainte réelle sur les gouvernants. Le peuple vote. Mais son vote, qui adoube une légitimité de façade du pouvoir aux yeux des partenaires internationaux, ne changent rien.
Ce paternalisme n’est pas une originalité post-coloniale que d’aucuns voudraient lire. Il puise ses racines dans la monarchie merina, où le souverain protège, organise, nourrit symboliquement un peuple qui lui doit en retour obéissance et fidélité. La colonisation a ensuite recyclé cette structure en y ajoutant son propre discours de la mission civilisatrice. L’indépendance n’a pas tout effacé : elle a simplement changé de costume le même rapport au pouvoir.
L’oligarchie, produit logique d’un système sans peur
Pour en revenir à nos 28 %. Que font les 72 % restants ? Ils ne sont pas oisifs. L’espace politique qui n’est pas occupé par la défense de l’intérêt général (et des plus faibles en particulier) est immédiatement investi par la compétition pour la rente d’État.
Sans projet redistributif, sans idéologie programmatique, sans ancrage dans des intérêts de classe organisés, la vie politique malgache se réduit à ce qu’elle est fondamentalement : une querelle de factions élitaires pour le contrôle des ressources.
1972, 1991, 2002, 2009, 2018, 2025 — les crises se ressemblent toutes. Elles n’opposent pas des projets de société antagonistes. Elles opposent des réseaux d’intérêts concurrents qui mobilisent temporairement des foules pour des enjeux qui ne sont pas les leurs. À chaque transition, la promesse de rupture. À chaque consolidation, la même logique de prédation. On croit avoir affaire à la même clique … alors qu’elle a en fait été spontanément régénérée dans un mortifère jeu de seza (chaises) musicales ;.
L’oligarchie kleptocratique et ploutocratique n’est pas une perversion du système malgache. C’est son état d’équilibre naturel — ce vers quoi toute configuration politique tend quand les contre-pouvoirs sont absents, les acteurs populaires atomisés, et les élites sans peur ni contrainte. Ce n’est pas un accident. C’est une désespérante destination.
Le 28 % vs 72% ne mesure donc pas seulement l’indifférence d’une élite. Il mesure le degré de déliquescence d’un contrat social qui n’a peut-être jamais vraiment été conclu. Un contrat où les gouvernants s’engageraient à améliorer le sort des gouvernés en échange de leur consentement à être gouvernés. À Madagascar, ce contrat est resté lettre morte — peut être depuis la monarchie, depuis la colonisation, depuis l’indépendance.
Mais en même temps ce constat ne devrait pas qu’à moitié nous surprendre quand on sait la société malagasy extrêmement hierarchisée.
« Le 28 % n’est pas le chiffre d’une indifférence ordinaire. C’est le relevé d’un contrat social qui n’a de national que le nom. »
Rétablir l’interdépendance, ou accepter l’effondrement lent
Sortir de là ne se fera pas avec une nouvelle constitution. On sait les collectionner, à Madagascar, comme d’autres collectionnent les timbres… et avec autant d’effet sur la gouvernance réelle.
Ce qu’il faut rétablir est d’un autre ordre : le sentiment que nos destins sont liés. Que le dirigeant de la capitale a quelque chose à perdre si le paysan de l’Androy crève de faim.
Ce sentiment ne surgira pas par vertu. Il surgira — comme partout dans l’histoire — par pression. Par la pression d’une société civile organisée et forte qui coûtera vraiment cher d’ignorer. Par la pression d’un système électoral (et des financements de campagne) où les suffrages populaires sont véritablement dangereux à contourner (autrement qu’à coup de liasses d’ariary ou de sacs de sucre). Par la pression de médias véritablement indépendants qui rendent visibles et contestables les représentations élitaires.
Tant que ces conditions ne sont pas réunies, le chiffre de 72 % d’irresponsables ne bougera pas.
Et la Grande Île continuera sa trajectoire singulière et cruelle : des crises qui se succèdent, des régimes qui s’effacent, une oligarchie qui, sous des visages changeants, demeure.
Jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part, décide qu’il vaut mieux craindre (et respecter) un peuple en colère que continuer à le mépriser.
Mais c’est une question que tout un chacun, qui reconnaitra faire partie de cette élite, doit se poser
[i] L’enquête Elimad (2012-2014) menée par Jean Michel Wachsberger, Mireille Razafindrakoto et François Roubaud de l’IRD, a interrogé 1 000 membres des élites malgaches : hauts fonctionnaires, hommes d’affaires, responsables politiques, cadres des ONG et de la société civile, représentants religieux et militaires. Un échantillon délibérément large de quiconque détient, à un titre ou un autre, une capacité d’influence sur la vie publique du pays.
[ii] Wachsberger, J.-M. (2023). Le peuple des élites. Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar. Participations, N° 37. Enquête Elimad (2012-2014) — 1 000 membres des élites malgaches.
[iii] Dans son ouvrage de référence, In Care of the State (1988), le sociologue Abram de Swaan renouvelle l’analyse de la protection sociale. Contrairement aux approches qui y voient uniquement un progrès humaniste, il démontre que l’État-providence est le résultat d’un processus de collectivisation des risques.






