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Le Journal de l'île Rouge
Edito

*À nos amis de la SADC : écoutez d’abord le peuple malgache*

La gazette de la grande île
17/08/20267 minute read

_Professeur Alain TEHINDRAZANARIVELO, Ancien Ambassadeur et Représentant permanent auprès de l’Union Africaine_

La venue à Madagascar d’une délégation de la SADC doit être accueillie avec respect, dans un esprit d’ouverture et de dialogue.
Madagascar appartient pleinement à cette communauté régionale. Nous partageons avec les autres peuples d’Afrique australe des intérêts, des défis et un avenir commun. La SADC est donc dans son rôle lorsqu’elle se préoccupe de la stabilité politique de notre pays et de son retour à une vie institutionnelle démocratique et apaisée.
Mais entre amis, le respect n’interdit pas la franchise.
Et c’est précisément parce que nous respectons nos partenaires africains que nous devons leur dire que le diagnostic posé sur la crise malgache risque de conduire à une réponse qui ne correspond ni à son origine, ni aux aspirations exprimées par la population.

*LA CRISE DE 2025 N’ÉTAIT PAS UN CONFLIT ENTRE DEUX CAMPS POLITIQUES*

La crise de 2025 n’est pas née d’un affrontement classique entre un pouvoir et une opposition cherchant à le remplacer.
Elle est partie de la rue.

Elle est partie d’une jeunesse excédée par ses conditions de vie, par l’écart entre les promesses politiques et la réalité quotidienne, puis par une défiance plus large envers la gouvernance du pays.
Face à cette mobilisation, la réponse a d’abord été la répression. Puis une partie des forces armées a refusé de poursuivre cette confrontation avec la population. Le chef de l’État a finalement quitté le territoire.
On peut discuter de la qualification juridique de ce qui a suivi. Mais politiquement, une évidence demeure : la crise ne mettait pas face à face deux formations politiques qu’il suffirait aujourd’hui de réunir autour d’une table pour les réconcilier.
Elle traduisait d’abord une rupture profonde entre un système de pouvoir et une partie grandissante de la société qui ne lui faisait plus confiance.
Dès lors, lorsqu’on nous propose un « dialogue politique », une question simple se pose :

*un dialogue entre qui et qui ?*
Entre l’ancien pouvoir et le nouveau ? Entre majorité et opposition ? Entre partis politiques ?

Ces acteurs doivent naturellement être entendus. Mais ils ne sont plus les seuls propriétaires de la question malgache.
Le véritable interlocuteur qui s’est imposé en 2025, c’est le peuple malgache lui-même.

*NE RECOMMENÇONS PAS 1991, 2002 ET 2009*

Madagascar a déjà connu plusieurs crises majeures.
À chaque fois, nous avons recherché des solutions entre responsables politiques. Nous avons organisé des rencontres, négocié des compromis, imaginé des transitions et de nouveaux équilibres.
Ces solutions ont parfois permis d’arrêter une confrontation. Mais si elles avaient réglé les causes profondes du problème, nous ne serions pas revenus périodiquement aux mêmes crises.
Il faut avoir le courage d’en tirer une conclusion :

*nous avons trop souvent réconcilié les politiciens sans réconcilier l’État avec le peuple.*
Nous avons changé les hommes sans suffisamment changer les pratiques. Nous avons négocié le partage du pouvoir sans toujours nous demander comment celui-ci devait être exercé. Nous avons organisé des élections sans reconstruire suffisamment la confiance dans les institutions.
Et nous avons trop souvent appelé « sortie de crise » ce qui n’était que le début du cycle suivant.
Madagascar ne peut plus se permettre cette répétition.

*OUI AU DIALOGUE, MAIS PAS SEULEMENT ENTRE POLITICIENS*

Il ne s’agit pas de refuser le dialogue demandé par la SADC.
Il s’agit d’en changer la nature et l’échelle.
Nous avons besoin non d’un simple dialogue politique, mais d’une véritable concertation nationale.
La différence est essentielle.
Un dialogue politique recherche généralement un compromis entre des acteurs qui se disputent le pouvoir.
Une concertation nationale doit rechercher un accord beaucoup plus profond entre les Malagasy sur la manière dont ils veulent désormais être gouvernés.
Autour de la table doivent naturellement se trouver les responsables politiques. Mais également la jeunesse, la société civile, les femmes, les organisations professionnelles, les paysans, les travailleurs, les entrepreneurs, les universitaires, les Églises, les collectivités territoriales, les régions et la diaspora.
Le défi n’est pas seulement de décider qui gouvernera Madagascar demain.
Il est de répondre à une question plus importante :

*comment Madagascar doit-il être gouverné demain ?*

*LE RÔLE DE LA SADC ET DE L’UNION AFRICAINE*

La SADC et l’Union africaine ont un rôle essentiel à jouer.
Elles doivent défendre la paix, la démocratie et l’ordre constitutionnel. Madagascar doit entendre leurs préoccupations.
Mais elles doivent également entendre les nôtres.
Le respect de l’ordre constitutionnel ne peut signifier le retour mécanique à ce qui existait avant la crise. Si un système institutionnel aboutit périodiquement à une rupture entre l’État et la population, la véritable responsabilité démocratique consiste aussi à comprendre pourquoi.

Nos partenaires africains nous seraient aujourd’hui plus utiles comme garants et accompagnateurs d’une concertation malgache que comme prescripteurs d’une solution conçue à l’extérieur.

* Qu’ils nous aident à garantir l’inclusivité du processus.
* Qu’ils veillent à ce qu’aucune force politique, militaire ou économique ne puisse le confisquer.
* Qu’ils contribuent à créer les conditions de la confiance.
* Et qu’ils accompagnent ensuite la mise en œuvre de ce que les Malagasy auront décidé ensemble.

Mais qu’ils laissent aux Malagasy la responsabilité du contenu de la refondation.

*IL NE S’AGIT PAS DE LÉGITIMER UN POUVOIR MILITAIRE*

Cette précision est essentielle.

Refuser qu’on réduise la crise de 2025 à un simple changement anticonstitutionnel de gouvernement ne signifie pas accepter l’installation durable des militaires au pouvoir.
Ce serait trahir précisément l’aspiration qui s’est exprimée dans la rue.
La transition doit conduire au retour d’institutions civiles, démocratiques et pleinement légitimes, et qui n’exclut aucun citoyen, y compris d’anciens militaires s’ils le souhaitent.
Mais des élections organisées rapidement ne suffiront pas si nous reproduisons exactement les mêmes règles et les mêmes pratiques qui ont nourri les crises précédentes.

Il faut réformer avant de recommencer.
Et pour savoir quoi réformer, il faut écouter.

*UNE QUESTION SIMPLE À NOS AMIS DE LA SADC*

Nous voudrions donc poser respectueusement une question à ceux qui viennent aujourd’hui nous aider :
*Voulez-vous réconcilier les acteurs politiques malgaches, ou voulez-vous aider les Malagasy à se réconcilier avec leur démocratie ?*

Les deux objectifs ne sont pas incompatibles.
Mais le second est plus important.
Un compromis entre quelques responsables peut ramener momentanément le calme.

Une concertation nationale peut construire la stabilité.
Le premier produit un accord.
La seconde peut produire un nouveau contrat national.
C’est de ce contrat que Madagascar a aujourd’hui besoin.

Après 1991, 2002, 2009 et désormais 2025, nous pouvons continuer à traiter chaque crise comme un accident.

Ou nous pouvons enfin admettre qu’elles nous disent quelque chose de plus profond sur notre système politique.

La SADC peut nous aider.

L’Union africaine peut nous aider.
La communauté internationale peut nous aider.
Mais personne ne peut refonder Madagascar à la place des Malagasy.
À nos amis africains qui viennent aujourd’hui à notre rencontre, nous voudrions donc dire simplement :

Nous partageons votre souhait d’un retour rapide à une démocratie civile, apaisée et pleinement légitime.

Mais allons plus loin.

Ne recherchons pas seulement un accord entre ceux qui exercent ou convoitent le pouvoir.

Donnons enfin la parole à ceux au nom desquels ce pouvoir s’exerce.

* Écoutons la jeunesse.
* Écoutons la société civile.
* Écoutons nos régions.
* Écoutons ceux qu’on entend rarement.
* Écoutons enfin le peuple malgache.

Et donnons un nom, une méthode et une traduction politique à cette écoute :

*LA CONCERTATION NATIONALE*

_Vendredi, 14 août 2026_

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